dimanche 20 septembre 2026

Peter Gray, Jonathan Haidt et la crise de l’enfance

Peter Gray a récemment publié Restoring Childhood: How to Set Kids Free in the Age of Anxiety (littéralement, Retrouver l'enfance : Comment libérer les enfants à l'ère de l'anxiété). Psychologue et professeur de psychologie et de neurosciences au Boston College, Gray, qui étudie depuis longtemps le jeu et l'autonomie des enfants, y conteste l'explication aujourd'hui dominante de la dégradation de la santé mentale des adolescents : selon lui, le problème vient moins des téléphones intelligents et des réseaux sociaux que de la transformation de l'enfance, et notamment de l'emprise croissante de la réussite scolaire.

Son principal contradicteur est Jonathan Haidt, dont le livre Génération anxieuse, paru en français en 2024, a contribué à populariser l'idée que la généralisation du téléphone intelligent et des réseaux sociaux, à partir du début des années 2010, est à l'origine de l'augmentation de l'anxiété et de la dépression chez les jeunes. Mais l'opposition entre les deux hommes est moins radicale qu'il n'y paraît. Haidt avait déjà décrit plusieurs années auparavant une autre transformation de l'enfance : la montée de l'anxiété parentale et la disparition progressive du jeu libre et des déplacements sans surveillance. Le véritable désaccord porte donc surtout sur ce qui s'est produit ensuite et sur le poids à attribuer à l'école et à l'environnement numérique.

Haidt et Greg Lukianoff avaient publié en 2018 The Coddling of the American Mind. Ce livre n'a pas été traduit en français à notre connaissance. Son titre pourrait se traduire par Le Dorlotage de l'âme américaine, car il s'agit d'un clin d’œil au livre d'Alan Bloom, The Closing of the American Mind (publié en français sous le titre de L'Âme désarmée). 

Dans cet ouvrage, Haidt décrivait notamment la montée, à partir des années 1980, d'une parentalité dominée par la peur du danger. Il évoquait la médiatisation des enfants disparus et l'apparition, en 1984, de leurs photographies sur les boîtes de lait. Cette peur aurait contribué à faire disparaître une forme d'enfance dans laquelle les enfants jouaient dehors, se déplaçaient seuls et apprenaient à évaluer eux-mêmes les risques ordinaires.

Gray fait remonter lui aussi à cette période le recul de la liberté laissée aux enfants. Il évoque plusieurs affaires d'enfants enlevés puis assassinés qui ont nourri une peur durable de l'enlèvement, alors que le monde n'était pas devenu proportionnellement plus dangereux. Les parents ont progressivement considéré leurs enfants comme plus vulnérables et ont davantage encadré leurs déplacements et leurs activités. Selon Gray, cette évolution a privé les enfants d'occasions essentielles de jouer librement, de prendre de petits risques et d'apprendre par eux-mêmes à se débrouiller.

Il y a donc ici un premier point d'accord important entre Gray et Haidt : la crise actuelle de l'enfance ne commence pas avec le téléphone intelligent. Tous deux décrivent une première transformation, amorcée dans les années 1980, au cours de laquelle la peur des dangers du monde réel a progressivement conduit à une surveillance accrue et à une diminution de l'autonomie enfantine.

Ils divergent en revanche sur ce qui s'est produit ensuite. Pour Haidt, l'apparition du téléphone intelligent et des réseaux sociaux constitue une seconde rupture, beaucoup plus brutale : l'enfance déjà privée d'une partie de son autonomie dans le monde réel aurait été remplacée, chez les adolescents, par une enfance largement organisée autour du monde numérique. Pour Gray, la transformation de l'école et la pression croissante exercée par la recherche de la réussite scolaire jouent un rôle beaucoup plus important, tandis que les données ne justifieraient pas de faire des réseaux sociaux la cause principale de la crise.

Le désaccord n'est donc pas seulement théorique. Haidt préconise des restrictions collectives très larges ; Gray considère ces restrictions comme une réponse à une panique morale insuffisamment étayée par les données. Haidt propose notamment de retarder le téléphone intelligent jusqu'à 14 ans, les réseaux sociaux jusqu'à 16 ans et de rendre les écoles exemptes de téléphones ; Gray préconise plutôt d'apprendre aux enfants à utiliser ces outils avec discernement, tout en restaurant le jeu, l'autonomie et les activités dans le monde réel. Guide de lecture de The Anxious Generation, Penguin Random House

Gray voit dans l'évolution de l'école américaine une composante essentielle de cette histoire. Le Common Core est un ensemble de normes scolaires américaines, adopté par la plupart des États à partir de 2010, qui fixe des attentes communes principalement en anglais et en mathématiques pour les élèves de la maternelle à la fin du secondaire.

Gray met notamment en parallèle une enquête de l'American Psychological Association de 2009, dans laquelle 44 % des élèves déclaraient s'inquiéter de leur réussite scolaire, et une enquête de 2013, dans laquelle 83 % considéraient l'école comme une source importante de stress. Il observe également que, lorsqu'on demande aux adolescents ce qui les rend anxieux ou déprimés, l'école arrive fréquemment en tête.

Il faut toutefois préciser ce que signifie ici « Common Core ». Les normes elles-mêmes ne prescrivaient ni davantage d'heures de cours, ni davantage de devoirs, ni une compétition accrue entre les élèves. Le point institutionnel de Gray est plutôt que leur mise en œuvre s'est inscrite dans un régime scolaire américain déjà transformé par l'évaluation permanente des établissements et des enseignants, l'importance croissante des résultats aux tests et l'enseignement orienté vers ces évaluations. Le No Child Left Behind Act, adopté en 2001, avait déjà fortement renforcé cette logique de responsabilisation fondée sur les résultats. Le Common Core, arrivé autour de 2010, en a été, dans de nombreux États, le nouveau cadre visible et le catalyseur.

C'est dans ce contexte que la thèse de Gray prend davantage de force : il ne dit pas simplement que les enfants ont davantage de travail scolaire ; il soutient que l'école est devenue un système de plus en plus orienté vers la mesure de la performance, au détriment du jeu et de l'exploration. Plus les parents et les enfants considèrent que la réussite scolaire détermine l'avenir, plus ils sont tentés de sacrifier le jeu libre à des activités jugées utiles.

Cette conception explique également sa défense d'une plus grande autonomie des enfants. Gray préconise notamment de leur confier des tâches domestiques, de leur permettre de prendre certaines décisions et, lorsque les circonstances le permettent, de les laisser se déplacer et jouer sans surveillance permanente.

Il ne s'agit donc pas, selon lui, d'une nouvelle méthode éducative qui demanderait davantage aux parents, mais au contraire de leur rendre du temps : lorsque les enfants apprennent à accomplir eux-mêmes certaines tâches et à prendre des responsabilités adaptées à leur âge, les parents n'ont plus à les faire à leur place.

Gray ne soutient pas pour autant qu'il faille laisser les enfants faire n'importe quoi sur Internet. Il admet la nécessité de règles et considère que certains contenus devraient être interdits à tous, pas seulement aux mineurs. Mais il conteste l'idée que l'usage du téléphone intelligent et des réseaux sociaux puisse expliquer à lui seul la dégradation de la santé mentale des jeunes. Il rappelle notamment que le rapport des National Academies de 2024 ne permet pas d'établir que les réseaux sociaux provoquent des changements dans la santé des adolescents à l'échelle de la population. Le rapport relève toutefois plusieurs mécanismes potentiellement nocifs et souligne la diversité des effets selon les individus. National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine, Social Media and Adolescent Health (2024)

Gray a donc raison sur une partie essentielle du diagnostic de fond. On a progressivement retiré aux enfants une part de leur liberté, de leur autonomie et de leurs responsabilités, tandis que le temps consacré au jeu libre diminuait. L'école occupe parallèlement une place croissante dans leur vie, et une culture de la performance peut transformer l'enfance en préparation permanente à l'étape suivante.

Il a également raison de contester l'explication qui ferait des réseaux sociaux la cause unique de la crise. Les conclusions des National Academies ne permettent pas de leur attribuer un effet causal sur la santé des adolescents à l'échelle de la population. Mais cela ne suffit pas à réfuter la thèse plus précise de Haidt : celui-ci ne soutient pas seulement qu'un nombre élevé d'heures passées devant un écran serait nocif ; il avance que le téléphone intelligent a modifié en profondeur les relations sociales des adolescents, leur attention, leur sommeil et leur exposition à la comparaison sociale, et que ces transformations ont touché particulièrement les filles.

Le problème de la thèse de Gray est donc moins de regarder du côté de l'école que d'en faire l'explication du tournant mondial de 2010. Le phénomène auquel il cherche à rendre compte dépasse largement les États-Unis. Le Common Core n'existe ni au Royaume-Uni, ni au Canada, ni en Australie, ni en Nouvelle-Zélande, ni dans les pays européens qui ont eux aussi connu des évolutions préoccupantes du bien-être adolescent.

Une étude portant sur 915 054 adolescents dans 36 pays entre 2002 et 2018 a constaté une progression de la pression scolaire et des plaintes psychosomatiques dans les pays à revenu élevé ; elle a également conclu que l'augmentation de la pression scolaire expliquait une partie de la dégradation observée des plaintes psychosomatiques. Les auteurs soulignent toutefois d'importantes différences entre les pays. Voir Cosma et al., « Cross-National Time Trends in Adolescent Mental Well-Being From 2002 to 2018 and the Explanatory Role of Schoolwork Pressure », Journal of Adolescent Health, 2020

La comparaison internationale ne permet donc pas de rejeter l'hypothèse scolaire ; elle oblige plutôt à la reformuler. Ce qui est susceptible d'avoir changé n'est pas le Common Core en tant que tel, mais un ensemble plus large de pratiques scolaires et de mécanismes de compétition et d'évaluation, dont le Common Core a pu être un catalyseur américain autour de 2010. Cette évolution peut avoir contribué à la crise américaine sans pouvoir expliquer, à elle seule, un phénomène international.

La question des filles apporte un autre élément important. Une étude fondée sur les données recueillies dans 43 pays auprès de 680 269 adolescents entre 2002 et 2018 constate que les plaintes psychologiques ont augmenté davantage chez les filles que chez les garçons. Elle observe parallèlement une progression de la pression scolaire et du temps passé sur Internet ; les deux phénomènes sont associés à l'augmentation des plaintes psychologiques. Voir Boer et al., « National-Level Schoolwork Pressure, Family Structure, Internet Use, and Obesity as Drivers of Time Trends in Adolescent Psychological Complaints Between 2002 and 2018 », Journal of Youth and Adolescence, 2023

Cette différence entre les sexes ne permet donc pas de choisir entre l'école et le monde numérique. Elle fournit plutôt un mécanisme possible de leur convergence. À l'adolescence, les filles présentent en moyenne davantage de symptômes internalisés — anxiété, dépression, rumination — et peuvent être plus sensibles à certains stresseurs évaluatifs et relationnels. La pression scolaire et la comparaison sociale en ligne peuvent dès lors atteindre, chez une partie des adolescentes, une même vulnérabilité par deux voies différentes. Cela contribue à expliquer pourquoi les deux phénomènes peuvent être associés plus fortement aux problèmes psychologiques des filles sans que l'un ou l'autre puisse être désigné comme cause unique.

Il faut néanmoins éviter de transformer cette observation en explication de toute la crise de la jeunesse. La situation des garçons ne se laisse pas réduire au même schéma. Leur trajectoire comporte notamment une mortalité par suicide plus élevée, ainsi que des problèmes de retrait, de décrochage scolaire et de désengagement qui ne sont pas épuisés par l'anxiété scolaire ou par l'exposition aux réseaux sociaux. Une explication générale de la dégradation de la santé mentale des jeunes doit donc être capable de rendre compte de ces différences entre les sexes plutôt que de prendre l'expérience des adolescentes comme modèle universel.

Enfin, il faut être prudent avec l'idée de deux facteurs simplement « concomitants ». Nous ne disposons pas à notre connaissance, à l'échelle internationale, d'une expérience naturelle permettant de séparer proprement l'effet de la transformation scolaire de celui de la transformation numérique. Les deux changements se chevauchent dans le temps et touchent souvent les mêmes adolescents. Les études montrent des associations avec l'un et l'autre, mais elles ne permettent pas d'établir une part précise de causalité pour chacun.

On a donc, pour reprendre une image simple, deux hypothèses plausibles, pas deux verdicts. La prudence interdit de transformer cette situation en partage arbitraire des responsabilités : « tant pour cent pour l'école, tant pour cent pour les réseaux sociaux ». Mais elle interdit tout autant de considérer que l'existence d'un facteur scolaire dispense d'examiner le choc numérique.

Le modèle le plus honnête est donc additif plutôt qu'exclusif :

  • une tendance de fond : moins de liberté réelle, moins de jeu autonome et davantage de contrôle adulte depuis plusieurs décennies ;
  • une première transformation : à partir des années 1980, la montée de la peur parentale et la disparition progressive d'une enfance autonome dans le monde réel ;
  • plusieurs transformations autour des années 2000-2010 : intensification de l'évaluation et de la compétition scolaires, puis généralisation du téléphone intelligent et des réseaux sociaux ;
  • des effets différents selon les adolescents : une même transformation peut affecter différemment les filles et les garçons, et certains jeunes peuvent être particulièrement sensibles aux stresseurs scolaires, sociaux ou numériques.

Au total, Gray a raison de réintroduire l'école et la disparition du jeu libre dans une discussion que l'omniprésence du téléphone intelligent a parfois réduite à une seule technologie. Mais le Common Core ne peut expliquer à lui seul le tournant mondial observé autour de 2010. De même, Haidt a raison de considérer l'arrivée du téléphone intelligent comme un choc social réel, mais les données disponibles ne permettent pas d'en faire l'unique cause de la crise.

Le point de convergence le plus solide se situe finalement ailleurs : l'enfance a perdu une part importante de son autonomie et de son jeu libre, d'abord sous l'effet d'une surveillance accrue dans le monde réel, puis dans un environnement où une partie croissante de la vie sociale passe par les appareils numériques. Redonner aux enfants davantage de liberté réelle, de responsabilités et de possibilités de jeu constitue ainsi un enjeu qui dépasse le choix d'une cause unique.


samedi 19 septembre 2026

Les trois scénarios démographiques de la France au XXIe siècle

L’Obser­va­toire de l’immi­gra­tion et de la démo­gra­phie a modé­lisé la trans­for­ma­tion de la popu­la­tion d’ici à 2100. Trois scé­na­rios se des­sinent en fonc­tion de l’évo­lu­tion des flux migra­toires et de la nata­lité. (L’inté­gra­lité de l’étude ainsi que sa métho­do­lo­gie seront dis­po­nibles sur le site de l’OID à par­tir du lundi 21 sep­tembre.)

D’ici à 2100, com­ment évo­luera la confi­gu­ra­tion de la popu­la­tion française selon les choix poli­tiques posés ? Quelle sera la part de la popu­la­tion pré­sen­tant des ascen­dances immi­grées euro­péennes ? Extra-euro­péennes ? Autant de ques­tions néces­saires à l’anti­ci­pa­tion de l’ave­nir, utiles à la com­pré­hen­sion de tous – citoyens comme déci­deurs – mais long­temps esqui­vées. Comme toute pro­jec­tion, celles pro­po­sées cia­près demeurent incer­taines mais donnent un aperçu des pos­si­bi­li­tés futures sui­vant une logique de scé­na­rios dif­fé­ren­ciés. Au regard du carac­tère très sen­sible du sujet, nous avons fait le choix de rete­nir des hypo­thèses métho­do­lo­giques pru­dentes, pou­vant conduire à mino­rer les pers­pec­tives réelles d’évo­lu­tion. 

En effet, la réa­li­sa­tion de pro­jec­tions démo­gra­phiques pour la popu­la­tion de la France consti­tue un exer­cice com­plexe et se heurte à deux prin­ci­pales dif­fi­cul­tés : 
  1. Les don­nées dis­po­nibles ne per­mettent pas d’esti­mer ou de pro­je­ter par­fai­te­ment les deux variables majeures du chan­ge­ment démo­gra­phique en France : les flux migra­toires et la fécon­dité ; 
  2. Il serait illu­soire de sup­po­ser que cer­taines don­nées démo­gra­phiques obser­vées récem­ment, qu’il s’agisse de la fécon­dité ou de la mor­ta­lité, se main­tiennent à l’iden­tique dans les décen­nies à venir, tant leur évo­lu­tion est sou­mise à de mul­tiples incer­ti­tudes. 
Ainsi, la pré­sente étude cherche à modé­li­ser un sys­tème dyna­mique d’une grande com­plexité à par­tir de don­nées impar­faites. Néan­moins, elle se veut cohé­rente avec les don­nées dis­po­nibles et s’ins­crit dans le champ maxi­mal du plau­sible. Notre objec­tif est de répondre au mieux à cette ques­tion : quelle sera l’évo­lu­tion migra­toire de la popu­la­tion de la France, durant notre siècle, selon les poli­tiques mises en œuvre ?

Scénario haut

350 000 entrées per­ma­nentes par an. Il s’agit d’une esti­ma­tion cor­res­pon­dant à la pour­suite des dyna­miques migra­toires enga­gées en France, mar­quées par des niveaux d’arri­vées his­to­ri­que­ment éle­vés et une ten­dance haus­sière des­si­née depuis vingt-cinq ans. Dans sa réponse à une ques­tion par­le­men­taire publiée le 5 août 2025, le minis­tère de l’Inté­rieur indique, au sujet des flux d’immi­grés, que « le chiffre de 500 000 entrées sur le ter­ri­toire natio­nal est une esti­ma­tion très proche de la réa­lité » en 2024. 

Le pos­tu­lat selon lequel les deux tiers d’entre eux consti­tuent des arri­vées per­ma­nentes appa­raît rai­son­nable. Pour sa part et sur cette même année, l’Insee avance une esti­ma­tion signi­fi­ca­ti­ve­ment plus basse de 313 000 entrées d’immi­grés au total – mais en recon­nais­sant une « rup­ture de série » dans sa méthode, sou­le­vant des doutes très sérieux quant à la fia­bi­lité de cette éva­lua­tion « sur échan­tillon ». Les chiffres ici rete­nus sont donc cré­dibles et même pru­dents, dans la mesure où l’immi­gra­tion semble méca­ni­que­ment vouée à croître dans l’ensemble de l’OCDE – comme le pré­voit l’Agence française de déve­lop­pe­ment – si des mesures poli­tiques contra­cy­cliques ne sont pas mises en oeuvre pour répondre à la « forte aug­men­ta­tion des pres­sions migra­toires ». 

Ana­lyse des résul­tats : dans cette confi­gu­ra­tion, les per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions deviennent majo­ri­taires dans les nais­sances peu après 2040. Leur part connaît ensuite une sta­bi­li­sa­tion vers 2070 à 65 % des nais­sances puis une légère baisse (voir expli­ca­tion infra). Dans la popu­la­tion géné­rale, les per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions deviennent majo­ri­taires au milieu des années 2070. Les per­sonnes sans ascen­dance migra­toire deviennent quant à elles mino­ri­taires vers 2050. Ce scé­na­rio reflète l’évo­lu­tion pro­bable de la com­po­si­tion démo­gra­phique de la popu­la­tion du pays, si les obser­va­tions récentes se confirment. 

Il semble, au vu de la hausse ten­dan­cielle des flux, de l’émi­gra­tion de per­sonnes sans ascen­dance migra­toire, de la limite des trois géné­ra­tions et de la forte baisse de l’indice de fécon­dité (ICF) des femmes nées en France (paral­lè­le­ment à la hausse de l’ICF des immi­grées issues d’Afrique hors Magh­reb), que cette esti­ma­tion demeure très pru­dente et minore sans doute la part pro­je­tée des immi­grés et des­cen­dants au sein de la popu­la­tion.

Scénario intermédiaire

250 000 entrées per­ma­nentes par an. Il s’agit d’une esti­ma­tion cor­res­pon­dant à une baisse modé­rée des nou­veaux flux migra­toires, au regard des élé­ments par­ta­gés ci-des­sus. En ne se fon­dant que sur l’immi­gra­tion légale, extra-euro­péenne et adulte (soit une par­tie de l’ensemble), l’OCDE comp­ta­bi­li­sait déjà autour de 300 000 entrées per­ma­nentes en 2024.




Ana­lyse des résul­tats : dans cette confi­gu­ra­tion, les per­sonnes d’ori­gine immi­grée extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions deviennent majo­ri­taires dans les nais­sances peu après 2050, pour se sta­bi­li­ser vers 2080 autour de 55 % des nais­sances avant de connaître un léger reflux, lié au décompte « sans ori­gines migra­toires » des des­cen­dants d’immi­grés de 4e géné­ra­tion – créant un effet de seuil. Les per­sonnes d’ori­gine immi­grée extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions deviennent majo­ri­taires dans la popu­la­tion géné­rale dans les années 2090. Les per­sonnes sans ascen­dance migra­toire deviennent mino­ri­taires vers 2060.

Scénario restrictif

Immi­gra­tion extra-euro­péenne divi­sée par 4 par rap­port au scé­na­rio inter­mé­diaire. 

Cette confi­gu­ra­tion cor­res­pon­drait à une res­tric­tion draconienne des flux migra­toires extra-euro­péens (les flux intra-UE demeu­rant libres sur le conti­nent). Une dimi­nu­tion de cette ampleur ne pour­rait résul­ter que de déci­sions poli­tiques très volon­ta­ristes, impli­quant une révi­sion du cadre consti­tu­tion­nel et euro­péen – notam­ment sur l’asile ou les flux fami­liaux. 

Ana­lyse des résul­tats : les ori­gines extra-euro­péennes sur trois géné­ra­tions attein­draient leur pic dans les nais­sances en 2050 (près de 35 %), avant de décroître en rai­son du fort taris­se­ment des flux migra­toires extra-­eu­ro­péens – et du pas­sage de nom­breux des­cen­dants d’immi­grés de 4e géné­ra­tion dans la caté­go­rie « sans ascen­dance migra­toire ». Dans la popu­la­tion géné­rale, la part des per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne sur trois géné­ra­tions se sta­bi­li­se­rait vers 2070 autour de 30 %.

Conclusion

Les scé­na­rios explo­ra­toires abor­dés dans cette étude per­mettent d’ima­gi­ner la com­po­si­tion démo­gra­phique du pays à l’hori­zon 2100, sui­vant diverses hypo­thèses de varia­tion des flux migra­toires (et des indices de fécon­dité). 

Comme spé­ci­fié dès le début du pré­sent docu­ment : des incon­nues demeurent, notam­ment sur la baisse de l’ICF des femmes sans ascen­dance migra­toire, l’émi­gra­tion des natifs ou encore la hausse ten­dan­cielle des flux, qui minorent méca­ni­que­ment la part des per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne et de leurs des­cen­dants dans cha­cune des confi­gu­ra­tions. 

Ce tra­vail inédit pré­sente néan­moins l’avan­tage de quan­ti­fier – quoique de manière néces­sai­re­ment incer­taine – les effets démo­gra­phiques de l’immi­gra­tion à moyen et long terme, et de don­ner une idée des effets que diverses actions poli­tiques pour­raient pro­duire. 

Les divers scé­na­rios explo­rés dans le cadre de cette étude per­mettent de démon­trer que la com­po­si­tion de la popu­la­tion de la France variera très sen­si­ble­ment, dans les décen­nies à venir, selon les poli­tiques qui seront mises en œuvre – d’abord et avant tout sur le plan des flux migra­toires, mais aussi sur la fécon­dité dans une moindre mesure. Entre le scé­na­rio « haut » et le scé­na­rio « res­tric­tif », la part des per­sonnes d’ori­gine extra-euro­péenne connaît une dif­fé­rence de 30 points – net­te­ment majo­ri­taire dans un cas, net­te­ment mino­ri­taire dans l’autre.

La France de 2100, la com­po­si­tion de sa popu­la­tion et sa capa­cité de cohé­sion natio­nale se construisent donc dès main­te­nant, sur le fon­de­ment de choix poli­tiques struc­tu­rants.



Source : Le Figaro Magazine

jeudi 17 septembre 2026

En Algérie, douze chrétiens interpellés pendant un culte

En Algérie, douze chrétiens interpellés pendant un culte : quand le droit transforme une réunion religieuse en infraction

Le 4 septembre 2026, douze chrétiens algériens ont été interpellés alors qu’ils participaient à un culte protestant à L’Ayaida, à environ 36 kilomètres à l’est d’Oran. Selon les informations publiées par Morning Star News et reprises par plusieurs médias chrétiens, des policiers des forces spéciales, munis d’un mandat de perquisition, ont fait irruption dans un appartement situé sur le site d’un centre accueillant notamment des femmes vulnérables et leurs familles.

Le lieu avait déjà fait l’objet d’une fermeture administrative en octobre 2019 : la salle qui servait alors au culte avait été fermée, mais des chrétiens continuaient à se réunir dans un appartement distinct du site. Les policiers auraient saisi des téléphones, des ouvrages chrétiens et des pièces d’identité. Les femmes ont été relâchées avec l’obligation de se présenter pour un interrogatoire le lendemain, tandis que les hommes ont été retenus jusque tard dans la nuit, certains jusqu’à environ trois heures du matin, avant d’être conduits au commissariat de Béthioua.

Le centre est lié au pasteur Youcef Ourahmane, vice-président de l’Église protestante d’Algérie (EPA). Celui-ci avait lui-même été condamné pour « culte non autorisé » : condamné initialement à deux ans de prison et 100 000 dinars d’amende, il a vu sa peine ramenée à un an en appel en 2024, avec une peine supplémentaire de six mois avec sursis selon le rapport d’Aide à l’Église en détresse.

Une législation qui encadre très strictement le culte non musulman

L’affaire prend son sens à la lumière de l’ordonnance n° 06-03 du 28 février 2006, qui fixe les conditions d’exercice des cultes autres que l’islam. Le texte proclame que l’État garantit le libre exercice du culte, mais soumet celui-ci à un ensemble de conditions administratives particulièrement contraignantes.

Son article 7 prévoit notamment que l’exercice collectif d’un culte doit avoir lieu exclusivement dans des édifices destinés à cet effet, ouverts au public et identifiables de l’extérieur. L’affectation d’un bâtiment au culte est soumise à l’avis préalable de la Commission nationale des cultes autres que musulmans. L’article 9 confie à cette commission, notamment, la mission de donner un avis préalable à l’agrément des associations religieuses. Le texte de l’ordonnance est notamment reproduit par le Centre de linguistique et des études francophones de l’Université Laval.

C’est ici que se trouve le nœud du problème. Les autorités algériennes affirment disposer d’un cadre légal permettant l’exercice des cultes non musulmans ; les organisations chrétiennes, elles, soulignent que les procédures administratives nécessaires à l’ouverture ou au maintien des lieux de culte n’aboutissent pratiquement pas. L’EPA, qui regroupe 47 communautés protestantes, n’a ainsi pas obtenu le renouvellement administratif qu’elle demandait depuis des années. En conséquence, selon Open Doors, les 47 églises affiliées à l’EPA avaient cessé leurs activités au début de 2025.

Le paradoxe est donc manifeste : un culte non musulman est légal en principe, mais son exercice collectif dépend de locaux et d’autorisations dont l’obtention est précisément le principal obstacle dénoncé par les protestants.

La loi ne porte pas seulement sur les lieux de culte

L’ordonnance de 2006 ne se limite pas à réglementer les bâtiments. Son article 11 prévoit de deux à cinq ans d’emprisonnement et une amende de 500 000 à un million de dinars pour celui qui incite, contraint ou utilise des moyens de séduction visant à convertir un musulman à une autre religion. Le même article punit la fabrication, le stockage ou la diffusion de documents destinés à « ébranler la foi d’un musulman ».

L’article 13 prévoit, quant à lui, de un à trois ans de prison et une amende de 100 000 à 300 000 dinars pour l’exercice d’un culte en dehors des conditions prévues par l’ordonnance, l’organisation d’une manifestation religieuse en violation des règles applicables ou la prédication dans un lieu de culte sans les désignations et autorisations requises.

Il faut donc distinguer les deux types d’infractions : les peines de deux à cinq ans et de 500 000 à un million de dinars concernent notamment les dispositions de l’article 11 sur la conversion et les documents visant la foi musulmane ; le simple exercice d’un culte hors du cadre prévu relève de l’article 13, qui prévoit des peines moins élevées.

Cette législation est ancienne, mais elle demeure pleinement en vigueur. Le ministère algérien des Affaires religieuses et des Wakfs publiait encore en 2026, parmi les textes régissant les rites des non-musulmans, l’ordonnance de 2006 ainsi que les textes réglementaires qui l’accompagnent.

Des églises fermées, des fidèles dispersés

L’interpellation de L’Ayaida n’est donc pas un événement isolé. Selon Open Doors, les autorités algériennes ont maintenu fermées les églises déjà condamnées à la fermeture et ordonné à d’autres communautés de cesser leurs activités. L’organisation estime que les 47 églises de l’EPA ont désormais toutes interrompu leurs activités.

D’autres sources chrétiennes avancent un chiffre plus élevé : au moins 58 églises protestantes auraient été fermées depuis 2006. Ce chiffre doit toutefois être attribué à ces sources, car il ne correspond pas au nombre des seules communautés affiliées à l’EPA. Christian Daily International rapporte notamment ce décompte.

La conséquence est prévisible : lorsqu’il n’existe plus de lieu de culte officiellement accessible, les fidèles se réunissent dans des appartements, des maisons privées ou des lieux improvisés. Open Doors rapporte ainsi que certains chrétiens algériens prennent désormais part à des réunions clandestines ou à des rassemblements en plein air. L’organisation estime que plus de 75 % des chrétiens algériens ont perdu leur lien avec une communauté religieuse.

L’affaire de L’Ayaida montre alors le mécanisme dans toute sa simplicité : les églises ferment ; les fidèles se réunissent ailleurs ; la réunion privée devient à son tour susceptible d’être considérée comme un culte non autorisé.

Les Bibles elles-mêmes prises dans les restrictions administratives

Les difficultés ne concernent d’ailleurs pas uniquement les lieux de culte. Dans une mise à jour publiée en avril 2026, la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF) signalait que les autorités algériennes continuaient de retarder ou de bloquer l’importation de Bibles et de matériel religieux au port d’Alger. Elle estimait qu’environ 6 000 Bibles en anglais, en français et en arabe étaient alors retenues, pour la plupart depuis leur interception par les douanes en 2021.

La question n’est donc plus seulement celle de la possibilité de disposer d’une église. Elle touche aussi aux conditions dans lesquelles les minorités religieuses peuvent se réunir, enseigner leur religion et accéder à leur propre littérature religieuse. Le parallèle avec certaines formes de censure économique est ici éclairant : il n’est pas nécessaire d’interdire formellement une liberté pour en restreindre l’exercice. Il suffit de contrôler administrativement les moyens qui permettent de l’exercer. 

En Algérie, l’État proclame la liberté de religion, mais contrôle à la fois l’accès aux lieux où les chrétiens peuvent se réunir et, selon les cas, l’accès à leurs propres textes religieux. La première restriction entrave le culte collectif ; la seconde touche à quelque chose de plus fondamental encore : la possibilité, pour un chrétien, d’accéder au texte sur lequel repose sa foi, y compris dans sa pratique personnelle.

Silence et discrétion des pays étrangers

La perquisition du 4 septembre a suscité des réactions dans plusieurs réseaux chrétiens internationaux. Mais l’affaire demeure relativement peu présente dans la presse généraliste occidentale.

Le Parlement européen a déjà dénoncé les restrictions imposées aux protestants algériens. En janvier 2025, il avait demandé la réouverture des églises protestantes fermées et la délivrance des autorisations nécessaires à leur fonctionnement. En avril 2026, des députés européens ont de nouveau interrogé la Commission sur les atteintes aux droits fondamentaux en Algérie, citant notamment la fermeture de 47 églises protestantes.

Les États-Unis ont également un dispositif de surveillance plus explicite. Dans son rapport de 2026, l’USCIRF recommandait encore de maintenir l’Algérie sur la liste américaine des pays faisant l’objet d’une surveillance particulière en raison de violations persistantes de la liberté religieuse.

Au Canada, en revanche, aucune réaction officielle publique spécifiquement consacrée à l’interpellation du 4 septembre ne semble avoir été publiée à ce jour par Affaires mondiales Canada ou l’ambassade du Canada en Algérie. Ottawa affirme de manière générale son attachement à la liberté de religion ou de conviction, mais l’Algérie ne constitue pas, dans la communication publique canadienne récente, un dossier comparable à celui suivi par la USCIRF américaine.

Aucune information dans la presse autorisée en Algérie

On ne trouve aucune information sur l’interpellation du 4 septembre 2026 dans El Watan, TSA, l’APS ou Algérie360 au moment de la rédaction de ce billet. Ce silence ne permet évidemment pas de conclure à une volonté de dissimulation. Il contraste néanmoins avec la manière dont la presse algérienne traite habituellement les questions relatives aux protestants, le plus souvent sous l’angle du culte non autorisé ou du prosélytisme. En décembre 2025, TSA avait d’ailleurs consacré un article à des chroniques françaises et à CNews, affirmant que les églises évangéliques fermées l’avaient été faute d’autorisation, contrairement aux églises catholiques.

Un incident révélateur

Une formule attribuée à l’analyste Michel Fayad, invité sur CNews dans Face à l’info, résume la question de manière frappante : « La force d’un État ne se mesure pas au nombre d’églises qu’il ferme, mais au nombre de Bibles qu’il peut laisser ouvertes sans avoir peur. »

L’Algérie dispose officiellement d’un cadre juridique reconnaissant l’existence des cultes non musulmans et affirme garantir leur libre exercice. Dans le même temps, les protestants sont confrontés à des fermetures de lieux de culte, à des obstacles administratifs, à des poursuites pour exercice non autorisé du culte et, selon l’USCIRF, à des restrictions concernant l’importation de Bibles.

Le raid du 4 septembre ne constitue donc pas, à lui seul, la preuve d’une nouvelle politique. Il est plutôt un nouvel épisode d’un dispositif administratif et pénal qui, depuis plusieurs années, réduit progressivement les espaces dans lesquels les protestants algériens peuvent pratiquer leur religion. Et lorsque l’église ferme, le salon ou l’appartement peut à son tour devenir le lieu d’une infraction.

Il n’est pas nécessaire d’interdire formellement une liberté pour en restreindre l’exercice. Il suffit de contrôler administrativement les moyens qui permettent de l’exercer.

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L’Algérie mène la chasse à la langue française [université]

Histoire — Accords d’Évian : de Gaulle et Debré parlent à Joxe, Buron et de Broglie

Alger ordonne la chasse au français dans les écoles

Algérie : des porteurs de drapeaux berbères écopent de 6 mois de prison ferme. Une vingtaine de personnes avaient été arrêtées lors d’une manifestation le 17 septembre 2019 à Alger, dont une majorité pour avoir brandi des drapeaux berbères.
 
 
 
 
 
 

École française : pourquoi les meilleurs élèves disparaissent

Sophie Audugé, auteur de «L'éducation nationale en perdition» (éd. Fayard), dans Points de Vue.
 


Du rôle positif de la concurrence des programmes, du recul dû à la Révolution

Sophie Audugé rappelle qu’il y a eu une concurrence, notamment entre protestants et catholiques : chacun cherche à produire le meilleur en développant les meilleures écoles et la meilleure instruction. Même chose entre les jésuites et l’université, et aussi entre les universités et d’autres écoles. L’École des Ponts a été créée à cette époque parce qu’on trouvait que l’université ne faisait pas assez  bien le travail: on a donc créé l’École des Ponts. Vers 10:05

L’intervieweur : vous consacrez un chapitre à la guerre scolaire.Vers 10:08 – 10:28

De ce point de vue, ce n’est pas une mauvaise chose, c’est même une bonne chose. L'auteur a fait ce travail d’historiographie pour comprendre pourquoi, quand tout s’effondre, on n’arrive pas à réformer. La guerre scolaire entre catholiques et protestants a créé des modèles d’instruction très efficaces.

La période qui a le moins fait pour l’école, c’est évidemment la période révolutionnaire, où l’on voit l’analphabétisme remonter juste après la Révolution. Vers 10:51

Sophie Audugé en vient à Condorcet, figure des Lumières, qui dit qu’il faut instruire mais pas éduquer. Son travail reste très instructif aujourd’hui : on ne peut pas structurer l’éducation comme on structure l’instruction ; l’instruction publique doit affronter la concurrence. Cette concurrence est utile ; ce n’est pas une idée « anti-révolutionnaire ». Condorcet écrit, dans ses projets d’instruction publique, qu’il est essentiel que le citoyen puisse choisir le meilleur système, y compris face à l’instruction publique.

L'école bien adaptée à l'instruction, pas à l'éducation

Pour l'autrice, les « recettes » scolaires (syllabique, programmes structurés, savoirs selon l’âge) collent nien à l’instruction.

Par contre, l’éducation (opinions, morale , façonnage des esprits) n’est pas le métier pour lequel l’école est armée — et quand elle s’en charge, elle cesse d’instruire, elle formate.

Sophie Audugé le dit ailleurs dans l’entretien de façon plus brutale (vers 5:46) :  « Le primaire est devenu un lieu de désinstruction, de façonnage des esprits, mais on n'instruit plus les enfants et les conséquences sont dramatiques. »


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Condorcet (mort le 29 mars 1794) : L’éducation publique doit-elle se borner à l’instruction ?

La morale à l’école : une fausse bonne idée

Condorcet : « Il faut donc que la puissance publique se borne à régler l’instruction, en abandonnant aux familles le reste de l’éducation. »

mardi 15 septembre 2026

Zemmour — L'école face aux défis de l'IA

Plus l’intelligence artificielle répondra, plus il faudra savoir lui poser les bonnes questions.

Plus elle écrira, plus il faudra savoir lire.

La révolution la plus radicale de notre siècle nous ramène à la culture la plus ancestrale de notre civilisation.

Grammaire, calcul mental, latin, grec, histoire de France, géométrie, logique : rétablissons l'exigence.


IA — L'apocalypse de l'emploi est reportée

L'apocalypse est reportée. Pour l'instant ? Un mini-boom se profilerait, selon l'hebdomadaire britannique The Economist.

Peut-être que les machines rendront à terme de nombreux humains inemployables — mais rien ne le laisse encore présager. Le 4 septembre, le Bureau des statistiques du travail américain a annoncé que l’économie américaine avait créé 162 000 emplois en août, un chiffre bien supérieur aux prévisions. Le taux de chômage s’élève à 4,1 %, soit un niveau inférieur à celui de près de 90 % des mois du dernier demi-siècle. Les jeunes actifs, souvent présentés comme les premières victimes de l’intelligence artificielle, s’en sortent très bien : l’écart entre le taux de chômage des 20-24 ans et le taux global est proche de son plus bas niveau depuis plusieurs décennies.

Certaines entreprises et certains travailleurs sont toutefois fortement perturbés par l’IA. Les embauches dans les services professionnels et aux entreprises sont inférieures d’environ 10 % à la moyenne enregistrée entre 2015 et 2019. Des géants de la technologie tels que Microsoft et Meta réduisent leurs effectifs à mesure qu’ils réorganisent leurs activités autour de cette technologie. Des entreprises plus modestes, telles que Block, propriétaire de Square et Cash App, et Intuit, concepteur de logiciels comme TurboTax et QuickBooks, remplacent leurs employés par des robots. Les entreprises américaines ont annoncé en moyenne quelque 16 000 suppressions d’emplois liées à l’IA par mois depuis le début de l’année, selon Challenger, Gray & Christmas, un cabinet de conseil en recrutement.

Mais les licenciements liés à l’IA se confondent dans un marché de l’emploi en pleine effervescence où les employeurs se séparent d’environ 1,7 million de salariés au cours d’un mois type. Et les données disponibles à ce jour montrent que l’IA crée déjà de nombreux emplois pour remplacer ceux qu’elle a supprimés. Les sommes colossales investies dans les centres de données et la production d’électricité ont déclenché une ruée vers les emplois dans le bâtiment et les infrastructures. Les jeunes pousses spécialisées dans l’IA embauchent à tour de bras. Les acteurs établis, qui se démènent pour suivre le rythme, créent de nouveaux postes liés à l’IA. Et en rendant certains travailleurs plus productifs, l’IA pourrait bien accroître la demande pour leurs services.

Si l’on fait le bilan, l’hebdomadaire londonien The Economist estime que l’IA a jusqu’à présent créé environ un million de nouveaux emplois aux États-Unis. Ce chiffre dépasse largement les quelque 200 000 licenciements attribués à l’IA depuis mi-2023, et semble plus que suffisant pour compenser la baisse des embauches dans de nombreux postes administratifs. C’est la frénésie d’investissements américains dans les infrastructures d’IA qui en a créé une grande partie. Les dépenses consacrées au matériel nécessaire au fonctionnement de l’IA — des puces et serveurs aux centres de données, en passant par les systèmes de refroidissement et l’alimentation électrique — dépassent d’environ 500 milliards de dollars par an leur niveau de 2022, année où le monde a découvert ChatGPT, selon les calculs de la banque Goldman Sachs. La construction de centres de données, à elle seule, progresse à un rythme annuel de plus de 75 milliards de dollars, soit près de 60 % de plus qu’il y a un an, selon les données du Bureau américain du recensement. Cette frénésie de construction nécessite une armée de travailleurs : des électriciens pour câbler les baies de serveurs, des spécialistes en systèmes de chauffage, de ventilation et de climatisation (CVC) pour éviter leur surchauffe, des ingénieurs du réseau électrique pour les raccorder à l’alimentation électrique et des techniciens pour installer et entretenir les machines.

Cette vague d'embauches se reflète dans les chiffres. The Economist a suivi cinq secteurs au cœur du développement des centres de données, de la sous-traitance électrique à la fabrication d'équipements. Depuis 2023, l’emploi dans ces secteurs a augmenté d’environ 320 000 postes de plus que ne le laisseraient supposer les tendances générales du secteur de la construction et de l’industrie manufacturière (voir graphique 1, partie haute). Le Bureau des statistiques du travail (BLS) prévoit que les entreprises dans le secteur de l'énergie et des services publics seront le grand secteur connaissant la croissance la plus rapide d’ici à 2035.


Tous ces emplois ne doivent pas leur existence à l’IA — la modernisation des réseaux électriques et d’autres projets de construction d’usines y contribuent également. Mais c’est le cas pour bon nombre d’entre eux. En effet, un site d’offres d’emploi constate que les postes vacants dans les centres de données ont plus que doublé en deux ans, alors même que les offres d’emploi ont globalement diminué. LinkedIn, un réseau social destiné aux professionnels enthousiastes, estime que près d’un demi-million d’emplois dans les centres de données ont été créés entre 2023 et 2025 aux États-Unis, les techniciens et les ingénieurs figurant parmi les profils les plus fréquemment recrutés ces derniers temps.

Cette ruée vers les travailleurs se reflète également dans les salaires. Indeed constate que les offres d’emploi dans l’installation et la maintenance des centres de données proposent des salaires supérieurs d’environ 40 % à ceux d’emplois similaires ailleurs. Les données officielles confirment cette tendance. Entre janvier et juin, le salaire horaire moyen a augmenté de plus de 13 % dans le secteur de la fabrication d’équipements électriques et de près de 8 % chez les entrepreneurs en électricité.

Malgré ces hausses salariales, il reste difficile de trouver de la main-d’œuvre. Lors d’une récente visite dans une usine de transformateurs, Donald Leavens, de l’Association nationale des fabricants d’équipements électriques, a demandé à la directrice générale de l’entreprise de quoi elle avait le plus besoin. « Pouvez-vous venir ici et gérer l’une de nos chaînes de production pour moi ? », a-t-elle répondu.

Il n’y a pas que les ouvriers qui se multiplient. L’IA crée également une nouvelle catégorie d’emplois de cols blancs. Les ingénieurs (développeurs) construisent les modèles, les annotateurs de données étiquettent les données d’entrée et évaluent les réponses, des ingénieurs « déployés sur le terrain » les adaptent aux besoins des clients, et les nouveaux « responsables IA » décident de la manière dont les entreprises doivent exploiter cette technologie. Certains de ces postes n’existaient pratiquement pas jusqu’à récemment. Beaucoup voient leur nombre augmenter rapidement. Selon LinkedIn, les offres d’emploi destinées aux responsables de l’IA, aux ingénieurs en IA et aux directeurs de l’IA ont pratiquement doublé depuis 2023-2024.

Les chiffres commencent à parler d’eux-mêmes. Une étude préliminaire menée par Gad Levanon, économiste en chef au Burning Glass Institute, s’appuie sur la base de données relative aux parcours professionnels de cet organisme de recherche (qui s’appuie principalement sur les parcours professionnels répertoriés sur LinkedIn) pour identifier les emplois qui n’existeraient pas sans l’IA, que ce soit au sein d’entreprises spécialisées dans l’IA ou parce qu’il s’agit de postes spécifiques à l’IA dans d’autres entreprises. Il estime qu’environ 1 % des emplois professionnels sont désormais des « emplois liés à l’IA », soit de l’ordre d’un million de postes aux États-Unis. Dans les métiers de l’informatique et des sciences de la vie — y compris les chercheurs utilisant l’IA pour découvrir de nouveaux médicaments —, cette part atteint 4 à 5 %. L’analyse de LinkedIn prévoit environ 640 000 nouveaux emplois spécifiques à l’IA entre 2023 et 2025. « À ce jour, les données suggèrent que l’IA a été un créateur net d’emplois », déclare Kory Kantenga, responsable des questions économiques pour les Amériques chez LinkedIn.

The Economist a suivi l’évolution de l’emploi dans les professions les plus étroitement liées à l’essor de l’IA — ingénieurs, développeurs de logiciels, mathématiciens et spécialistes en mégadonnées — et a comparé leur croissance depuis 2022 à celle de l’emploi professionnel dans son ensemble. Ces métiers ont permis de créer environ 730 000 emplois de plus que la tendance ces dernières années (voir graphique 1, en bas). L’IA n’aura pas créé chacun d’entre eux. Mais elle en a très certainement créé un bon nombre.

Une troisième source d’emplois provient des gains de productivité. L’IA permet aux avocats de rédiger des contrats plus rapidement et aux analystes de passer au crible des documents financiers en quelques minutes. Si une productivité accrue réduit le coût des services professionnels, il est possible que la demande pour ces services augmente suffisamment pour créer davantage d’emplois dans l’ensemble.


Certaines des professions que l’on croyait autrefois les plus vulnérables à l’IA semblent bénéficier de cet effet. Entre 2023 et 2025, l’emploi des assistants juridiques a augmenté d’environ 11 % et celui des analystes d’études de marché de 6 %, contre une moyenne nationale d’environ 2 % (voir graphique 2). Malgré des avertissements alarmistes concernant des licenciements imminents, les services professionnels devraient continuer à croître rapidement grâce à la demande en systèmes d’IA et en conseil, selon les prévisions du BLS.

Certaines professions sont en difficulté. Depuis janvier 2023, l’emploi a baissé d’environ 10 % chez les agents du service client, et d’environ 15 % chez les secrétaires et assistants administratifs. Ces trois catégories de métiers reposent largement sur des tâches routinières dans lesquelles les agents d’IA excellent de plus en plus. Le BLS prévoit que les métiers de bureau et d’assistance administrative perdront 752 000 emplois d’ici 2035.

Mais à mesure que les capacités de l’IA s’étendent, celle-ci devrait continuer à créer de nouveaux emplois. Plus de 6 millions d’Américains occupent aujourd’hui des emplois liés à l’informatique qui n’existaient pas à l’époque pré-informatique. Huit millions d’autres travaillent dans de nouveaux secteurs tels que l’économie des petits boulots, le commerce électronique et la création de contenu. Les travailleurs de demain pourraient bien superviser des équipes d’agents autonomes ou régler les différends entre eux. Utopique ? Peut-être. Mais le métier d’influenceur l’était aussi il y a une ou deux décennies.

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dimanche 13 septembre 2026

Les derniers résultats des tests scolaires internationaux révèlent de nouveaux reculs alarmants

Tous les trois ans, l’OCDE, un regroupement de pays pour la plupart riches, publie les résultats des tests scolaires internationaux passés par des élèves de 15 ans à travers le monde. Il y avait des raisons d’espérer que les dernières données, publiées le 8 septembre, apporteraient de bonnes nouvelles. Les résultats en mathématiques, en lecture et en sciences s’étaient effondrés lors de la précédente session de tests, qui avait eu lieu juste après la pandémie. Les décideurs politiques osaient espérer que, cette catastrophe étant désormais loin derrière, les résultats commenceraient à remonter.

Ce n’est pas ce qui s’est produit. Au contraire, dans les pays riches — qui constituent le principal champ d’étude des tests —, les résultats ont encore baissé (voir graphique 1). En matière de maîtrise de la lecture et de l’écriture, le déclin s’accélère même. Ces données suggèrent que des facteurs de longue date font baisser les résultats scolaires et que, sans une correction rapide, les capacités des élèves pourraient s’enfoncer encore davantage. Quiconque se soucie des jeunes d’aujourd’hui — et, par conséquent, des sociétés de demain — devrait s’en alarmer.

Le projet de l’OCDE, connu sous le nom de PISA, évalue les aptitudes des jeunes à l’approche de la fin de leur scolarité obligatoire. Le nombre de systèmes scolaires participants s’est accru au fil des ans : les derniers tests ont été passés dans l’ensemble des 38 pays membres de l’OCDE et dans 53 autres pays (dont beaucoup sont des économies en développement). Les résultats servent à établir une sorte de classement international.

Cette année, comme lors de presque toutes les sessions de tests depuis 2000, les systèmes scolaires asiatiques dominent le classement. Les élèves chinois — qui participaient pour la première fois depuis 2018 — se sont classés en tête ou près de la tête dans toutes les disciplines. Mais les résultats de ce pays ne sont pas représentatifs car, entre autres problèmes, seuls quatre provinces ont participé aux évaluations. Les notes élevées enregistrées dans des pays comme Singapour, Taïwan et le Japon suscitent moins de doutes. Les élèves de ces pays semblent également devancer de manière significative leurs pairs des autres régions du monde.

L’Estonie semble toujours disposer du meilleur système scolaire en Occident. La Turquie progresse très rapidement. Et il y a des nouvelles encourageantes pour la Grande-Bretagne, dont les jeunes se classent désormais parmi les dix premiers au monde dans les trois disciplines. Par rapport à il y a trois ans, la Grande-Bretagne a amélioré ses résultats en sciences et a globalement maintenu ses performances en lecture et en mathématiques. Cela constitue un bon résultat alors que de nombreux autres pays sont en recul.

Pourtant, si l’on prend du recul, c’est le déclin à long terme qui domine le tableau. Les résultats moyens des 23 pays membres de l’OCDE ayant participé à toutes les éditions du programme PISA ont atteint un pic vers 2012 et n’ont cessé de baisser depuis. Tant en mathématiques qu’en lecture, les élèves de 15 ans des pays de l’OCDE affichent désormais des résultats qui auraient pu être obtenus par des élèves de 14 ans il y a une dizaine d’années (voir graphique 2). Les résultats concernant les établissements scolaires américains sont brouillés par de faibles taux de réponse, bien que les données disponibles suggèrent que, lors de la dernière session d’évaluation, leurs résultats en lecture et en écriture ont chuté, suivant la tendance observée dans les pays riches. Les tendances sont un peu moins préoccupantes dans les pays en développement, pour lesquels le niveau de performance était initialement plus faible. Mais même dans bon nombre de ces pays, les résultats en mathématiques et en lecture sont en baisse.

Les enfants qui figuraient déjà parmi les moins performants prennent encore davantage de retard. Dans l’ensemble des systèmes éducatifs, l’écart entre les élèves les moins performants et les plus performants n’a jamais été aussi important, selon les données du PISA, et ce dans toutes les disciplines évaluées. Environ 20 % des jeunes de 15 ans dans les pays de l’OCDE sont considérés comme ayant de faibles résultats en lecture, en mathématiques et en sciences — contre 16 % lors des évaluations menées il y a quatre ans. L’OCDE estime que ces jeunes auront du mal à comprendre tout ce qui dépasse les textes les plus simples, ou à déchiffrer une facture de services publics.

Quelles sont les causes de ce recul ? L’impact persistant de la pandémie joue sans aucun doute un rôle. Les jeunes qui ont participé aux tests PISA de cette année avaient environ dix ans lorsque la Covid-19 a frappé ; il est possible qu’ils aient été davantage affectés par les perturbations de cette période que les adolescents qui étaient plus avancés dans leur parcours scolaire.

La pandémie a également engendré de nouveaux problèmes qui persistent sans être maîtrisés. Les taux d’absentéisme restent bien plus élevés qu’avant la propagation de la Covid, pour des raisons très débatues. Dans les pays riches, environ 15 % des élèves manquent au moins une journée d’école primaire tous les quinze jours, contre environ 10 % en 2019 ; les absences sont également en hausse dans les établissements secondaires. Manquer ne serait-ce que quelques jours de cours peut avoir un impact considérable sur les notes.

Mais la baisse des résultats va également raviver les inquiétudes de longue date concernant l’impact de la technologie sur l’apprentissage des enfants — et sur leurs compétences en lecture en particulier. L’omniprésence des téléphones portables et l’accès généralisé aux réseaux sociaux font que les jeunes sont moins amenés à s’exercer à comprendre des textes complexes, affirme Andreas Schleicher, responsable de l’éducation à l’OCDE. Il souligne une augmentation du nombre de candidats classés comme « lecteurs pressés » qui parcourent rapidement l’évaluation de lecture tout en se trompant sur de nombreuses réponses.

Les écrans détournent manifestement les enfants des livres : seuls 37 % des enfants américains âgés de neuf ans déclarent aujourd’hui lire pour le plaisir, contre près de 60 % dans les années 1990. Le recul de la culture de la lecture pourrait bien faire baisser les notes dans d’autres disciplines, car une bonne maîtrise de la lecture est également essentielle pour progresser dans des matières telles que les mathématiques et les sciences.

Relever ces défis nécessite des politiques scolaires de premier ordre. Or, sur un large éventail de questions, les ministères de l’Éducation semblent manquer à leur devoir. M. Schleicher craint que les écoles ne soient devenues « complaisantes » et qu’elles aient de plus en plus tendance à dire aux élèves et aux parents que « un travail médiocre, c’est très bien ». Il critique l’utilisation excessive et désordonnée des logiciels éducatifs en classe, affirmant que les élèves servent trop souvent de « cobayes » à des outils dont l’efficacité n’a pas été prouvée. Certaines données suggèrent qu'on a laissé les écoles devenir de plus en plus turbulentes. Dans une récente enquête, des enseignants des pays riches ont indiqué que le temps qu'ils consacraient simplement à maintenir l'ordre augmentait progressivement.

Le programme PISA pourrait lui-même porter une part de responsabilité pour avoir orienté les réformateurs scolaires sur une voie hasardeuse. Lorsque les tests ont été menés pour la première fois en 2000, la Finlande a surpris le monde entier en se classant en tête du classement. Les décideurs politiques qui s’étaient rendus à Helsinki pour s’inspirer de l’expérience finlandaise sont revenus avec des messages que les enseignants de leur pays d’origine étaient ravis d’entendre. La Finlande semblait avoir obtenu des résultats remarquables avec un nombre limité d’évaluations et d’inspections. Son système éducatif prônait un apprentissage « basé sur le jeu », en particulier pour les plus jeunes. Il soutenait que les enseignants devaient passer moins de temps à parler devant le tableau noir et davantage à aider les élèves à trouver les réponses par eux-mêmes.

Pourtant, depuis ces premières évaluations PISA, presque aucun pays n’a vu ses résultats chuter aussi brutalement que la Finlande — une baisse qui se poursuit dans les derniers résultats. Les détracteurs de la Finlande avancent que les notes élevées obtenues en 2000 reflétaient en réalité des approches pédagogiques traditionnelles qui prévalaient encore dans ses écoles jusque dans les années 1990 — et non les nouvelles politiques « progressistes » qui ont fait sa renommée. Si tel est le cas, cette erreur a peut-être fait dérailler des dizaines de systèmes scolaires.

Quels pays pourraient servir de nouveaux modèles ? Les systèmes scolaires asiatiques ont eux aussi connu une certaine baisse ces dernières années, mais généralement moins marquée que dans d’autres pays riches. L’écart important entre les résultats de l’Est et de l’Ouest suggère que les politiques menées en Asie de l’Est méritent d’être réexaminées. Les parents y sont très attachés à la scolarité et n’hésitent souvent pas à dépenser sans compter pour des cours particuliers.

Les critiques ont raison de souligner que de tels facteurs sociaux sont difficiles à reproduire. Mais les responsables politiques de la région ont également pris un certain nombre de décisions judicieuses. Les pays asiatiques sont bien moins obsédés que les pays occidentaux par le maintien de classes à effectifs réduits : ils choisissent généralement d’avoir moins d’enseignants, qu’ils peuvent alors mieux rémunérer et former de manière plus intensive. Cela semble fonctionner mieux que d’ajouter sans cesse du personnel dans les écoles — la principale méthode par laquelle les États-Unis, en particulier, ont longtemps tenté d’améliorer les résultats.

La progression de la Grande-Bretagne dans les classements mérite davantage d’attention qu’elle n’en a reçu. Il y a une quinzaine d’années, sous un gouvernement de coalition dirigé par les conservateurs, les réformateurs scolaires en Angleterre — de loin le plus grand des quatre systèmes scolaires distincts du Royaume-Uni — ont pris une direction opposée à celle adoptée par la plupart des autres pays.

Le pays a renforcé le contenu factuel de ses programmes scolaires (certains préfèrent parler de « programmes riches en connaissances ») à une époque où, ailleurs, les décideurs politiques ne tarissaient pas d’éloges sur l’importance d’inculquer de vagues « compétences non techniques ». Il a rendu les examens plus rigoureux, a réduit l’importance des devoirs (pour lesquels il est facile de tricher) et a durci les inspections. Les responsables politiques ont également cherché à éloigner les écoles des méthodes d'enseignement dernier cri, à la mode mais non éprouvées, pour les ramener vers des méthodes plus traditionnelles.

Le fait que les politiques anglaises aient joué un rôle bénéfique sur les résultats scolaires apparaît très clairement lorsqu’on les compare à celles des systèmes scolaires voisins qui ont choisi une voie radicalement différente. Il y a vingt ans, les enfants écossais obtenaient de meilleurs résultats que leurs camarades du sud de la frontière. Aujourd’hui, leurs résultats ont tendance à être moins bons, alors même que les dépenses scolaires par élève y sont bien plus élevées. Les critiques de l’Écosse imputent cette situation à un programme scolaire à la mode « moderne », ainsi qu’à une approche laxiste en matière de discipline. Ni la Covid ni les écrans n’expliquent cette disparité, étant donné que ces fléaux ont touché tous les enfants de Grande-Bretagne de manière assez similaire.

Les résultats aux examens ne constituent pas une mesure de la valeur d’une personne, ni la preuve qu’elle est vouée à l’échec ou à la réussite. Mais de bonnes notes sont un indicateur très fiable de revenus plus élevés, d’une meilleure santé et d’une espérance de vie plus longue, parmi une multitude d’autres avantages. À l’échelle nationale, l’amélioration du niveau intellectuel d’un pays semble aller de pair avec des poussées ultérieures de croissance économique ; une analyse réalisée par Ludger Woessmann et Eric Hanushek, deux économistes, conclut qu’une augmentation de 25 points des résultats au test PISA pourrait faire progresser la croissance annuelle du PIB des pays riches d’un demi-point de pourcentage. Il n’existe pas encore beaucoup de preuves que l’intelligence artificielle réduira les retombées d’une éducation de haut niveau, mais il y a de nombreuses raisons de penser que cette technologie fera des ravages parmi les personnes peu qualifiées. Il est temps pour les réformateurs de l’éducation de se plonger dans les livres.

Source : The Economist

« Grand remplacement » : retour sur une polémique et un tabou

Nous ne sommes pas sûr de suivre Mathieu Bock-Coté quand il dit (vers 1 min 24) : « Et là, on tombe sur la fameuse question de la théorie du Grand Remplacement. Et là, c'est la formule médiatique consacrée, c'est la théorie conspirationniste et raciste du grand remplacement. Et je lui demande est-ce que c'est une théorie raciste ? Elle me dit, elle est fausse, c'est mensongère. Très bien, elle est inexacte. »

Ou plus précisément, on ne sait si le « inexact » est une concession rhétorique pour faire avancer le débat comme pour dire « admettons qu'elle soit raciste, faut-il alors, selon vous, traîner les gens qui utilisent cette formule devant les tribunaux ? ». Ou Bock-Côté dit-il qu'elle inexacte car son auteur, Renaud Camus, n'y voit qu'une description factuelle et non un complot ourdi en secret par quelques noirs cénacles ?

En effet, Renaud Camus a nié, de façon répétée et explicite, que le « Grand Remplacement » soit un complot ou une « théorie du complot ». Il a réagi très souvent à cette accusation.

Ce que Camus dit lui-même

Sa position constante est à peu près celle-ci :

  • le Grand Remplacement n’est pas une théorie ;
  • ce n’est donc pas une théorie du complot ;
  • c’est un constat, un « chrononyme » (comme « Grande Guerre » ou « Grande Dépression ») : le nom d’une époque d’après son phénomène principal, le « changement de peuple et de civilisation ».

Dans un entretien de 2023 (repris dans son journal), à la question « Qu’est-ce qui se cache derrière, un complot ? », il répond :

Certainement pas. Le mot est infiniment trop petit. Il s’agit de mécanismes infiniment plus vastes, dont les rouages ne sont pas forcément des hommes, des femmes, des groupes ou des coalitions d’intérêts.

Ailleurs, il écrit qu’il n’a « jamais fait allusion au moindre “complot” », mot qu’il juge « ridiculement petit » face à des mécanismes industriels, financiers, cybernétiques, ontologiques.

Il ajoute souvent qu’un complot est censé être secret, alors que le processus, selon lui, « s’étale en pleine lumière », même si les médias et les élites le nient ou le taisent.

A-t-il réagi à l’accusation de complot ?

Oui, de façon obsessionnelle depuis plus de dix ans. Il appelle cela « la théorie de la théorie du complot » : selon lui, coller l’étiquette « complotiste » à toute description du changement démographique sert à décrédibiliser la question sans la discuter.

Il s’est parfois demandé s’il n’avait pas eu tort de passer tant de temps à se défendre de l’être. En 2015, dans son journal, il écrit même être devenu « semi-complotiste a posteriori » : non pas qu’il croie à un complot au sens classique, mais à une « volonté agissante ». Plus récemment, il ironise : les journalistes qui répétaient « théorie du complot ! » avaient peut-être raison de pointer une volonté, même si le mot reste « dix millions de fois trop petit ».

Source de ce phénomène démographique, selon Camus ?

Pas par une cabale secrète à la manière des Protocoles de Sion. Camus écarte en général l’idée d’un petit groupe d’inspirateurs cachés. Il distingue deux plans :

  • Le Grand Remplacement : le phénomène qui décrit l'immigration de masse, les différentiels de fécondité entre populations et la « déculturation », qu’il présente comme un fait, pas comme un plan ourdi dans l’ombre.
  • Le « remplacisme global » / la « davocratie » : sa théorie des causes. Ce serait la gestion managériale du « parc humain » par Davos, les banques, les fonds spéculatifs, les fonds de pension, les multinationales, les GAFAM, la cybernétique. Voir par exemple cet entretien.

Les « acteurs » qu’il nomme ne sont pas un comité secret unique :

  • les élites « remplacistes » (politiques « La Nouvelle France » de Mélenchon par exemple, médiatiques, intellectuelles) qui, selon lui, acceptent, encouragent ou taisent le processus ;
  • des intérêts économiques très concrets (main-d’œuvre, croissance, interchangeabilité) ;
  • une logique systémique plus qu’une intention claire : il compare cela à la Révolution industrielle, parle de Machenschaft (Heidegger) et dit que « la Machine se corrige et se contrôle elle-même » ;
  • parfois « vous, moi, la petite bourgeoisie universelle ».

Il parle aussi d’une « conspiration du silence » des élites sur le sujet, ce qui, pour ses critiques, suffit à classer le récit comme complotiste. Voir notamment l’article Grand remplacement sur Wikipédia.

Comment les autres le présentent

Wikipédia, Conspiracy Watch, Le Monde, franceinfo, etc., qualifient le Grand Remplacement de théorie complotiste d’extrême droite : substitution démographique acceptée, soutenue, voire organisée par une élite « remplaciste », dans un cadre « mondialiste ».

La tension est donc celle-ci : Camus refuse le mot « complot » et le schéma du secret ourdi par un petit groupe identifiable ; il décrit pourtant des élites complices, une volonté politique/financière et un silence organisé. Ses détracteurs retiennent le second volet ; lui insiste sur le premier.

L’existence des peuples, contre Habermas

Après le rappel de la polémique récente sur l'expression taboue de « Grand Remplacement », Bock-Côté dit que, pour nier toute idée de « remplacement » ou de « submersion », on commence par nier l’existence même des peuples historiques :

  • si le peuple d’un pays n’existe plus au sens ethnoculturel, démographique, civilisationnel, il ne peut pas être « submergé » ;
  • « si une réalité n’existe pas, elle ne peut pas disparaître » ;

  • mais réduire les peuples à de pures constructions juridiques rend le monde « inintelligible ».

Il donne des contre-exemples : les Irlandais face à l’Empire britannique ; les Slovènes et les Croates au moment de l’éclatement de la Yougoslavie ; les Catalans et les Écossais aujourd’hui. Dans chaque cas, des gens juridiquement citoyens d’un État disent qu’ils forment un peuple irréductible aux catégories légales du régime.

L'éditorialiste québécois pose ensuite la question pour la France : le mot « France » n’a-t-il qu’un sens constitutionnel, ou désigne-t-il aussi un peuple avec 1 500 ans d’histoire, au-delà des valeurs « circonstancielles » (républicaines, libérales, monarchiques, etc.) ?

Selon Bock-Côté, Habermas, pour tirer les leçons du nazisme, redéfinit la nation comme adhésion à un pacte constitutionnel sans arrière-plan culturel. Le chroniqueur de CNews dit comprendre le traumatisme allemand, mais refuse que tous les peuples occidentaux « abolissent leur identité culturelle » pour se définir seulement par un texte administratif et juridique, « pour payer les fautes de l’Allemagne ».

Il pousse l’argument : si demain la France était peuplée majoritairement d’Allemands ou de Danois, serait-elle encore la France, ou une extension de l’Allemagne ou du Danemark ?

Il cite aussi les pays baltes (Estoniens, Lettons, Lituaniens) après 1945 : selon lui, ils ont dû définir un droit de la nationalité pour que les populations russes installées par la colonisation soviétique ne les privent pas, par le vote, de leur indépendance.

Les peuples minoritaires : Taubira et la Guyane


Bock-Côt. enchaîne avec Christiane Taubira. Il rappelle des propos de 2007 (et d’environ deux ans plus tôt) sur la Guyane :

Nous sommes à un tournant identitaire. Les Guyanais de souche sont devenus minoritaires sur leur propre terre.
Elle expliquait cela, dit-il, par des « plans de peuplement » lancés dans les années 1970 pour noyer les mouvements indépendantistes et sécuriser le centre spatial.

Or Taubira a le droit de parler ainsi, et personne ne la traite de complotiste, de raciste ou d’extrême droite. La mise en minorité d’un peuple historique sur son territoire n’est donc pas, en soi, une thèse interdite — sauf, apparemment, quand il s’agit du peuple français [occidental plus globalement dirions-nous].

L’Initiative du siècle au Canada

L'éditorialiste évoque l’Initiative du siècle (Century Initiative) : un projet visant un Canada de 100 millions d’habitants, dont la croissance reposerait surtout sur l’immigration.

Selon lui, l’État canadien s’en est historiquement servi pour :

  • noyer la présence française au Québec** ;
  • et surtout affaiblir le poids politique des indépendantistes québécois.

Le parallèle avec Taubira est clair : elle parlait de « plans de peuplement » pour noyer l’indépendantisme guyanais ; Bock-Côté applique le même schéma au Québec dans le Canada.

Rappelons que l’Initiative du siècle est un groupe de pression canadien, lancé notamment par Dominic Barton (alors McKinsey) et Mark Wiseman (BlackRock), qui milite pour porter la population du Canada à 100 millions d’ici 2100. Bock-Côté et d’autres nationalistes québécois y voient une « noyade » du Québec francophone dans un Canada beaucoup plus peuplé et plus anglophone.

Voir aussi

Le Premier ministre canadien Mark Carney a invité à son conseil un confondateur de l'Initiative du Siècle

 
 
 


jeudi 10 septembre 2026

France — Pour le Grand maître du Grand Orient, les écoles religieuses subventionnées « n'ont pas leur place dans la République »


Déjà élu en 2023, Guillaume Trichard a de nouveau été choisi par ses pairs, vendredi, à Bordeaux, pour reprendre les fonctions de grand maître du Grand Orient de France.

Il a déclaré dans le Figaro du samedi 29 août 2026 

Dans quelques semaines, nous publierons un livre blanc sur l'école de la République, avec des propositions nombreuses. Je ne rentrerai pas dans le débat des écoles privées et de l'école publique, quand bien même le Grand Orient de France est un ardent promoteur de l'école publique laïque et gratuite. L'on connaît le rôle que les francs-maçons ont joué dans les lois Jules Ferry. Mais j'estime que les écoles privées hors contrat n'ont pas leur place dans la République. Parce que hors contrat, ça signifie qu'il n'y a pas de contrat avec la République indivisible, laïque, démocratique et sociale, ce qui peut laisser place à de nombreuses dérives.

Voir aussi

Vers un vivre-ensemble autoritaire ?

Ministre socialiste français veut museler l'école dite catholique : elle doit être « neutre » (2013)

France — Tous contre l’enseignement catholique : cible à abattre

Pour le ministre de l'Éducation français, le socialisme est une religion (2013)

De la patho­lo­gi­sa­tion de la religion

Suisse — non à la religion chrétienne dans les écoles pour les socialistes, mais oui désormais au voile islamique

Maire français au sujet d' une école catholique : « Je l'aurais fermée deux fois plus » [qu'une école musulmane]

mercredi 9 septembre 2026

Baisse du niveau scolaire : l'alerte de Madeleine de Jessey

Madeleine de Jessey, professeur de lettres classiques et auteur de «L'École des illettrés» (éd. Albin Michel), est l'invitée de Vincent Roux dans Points de Vue.