mardi 24 février 2026

Québec — Qui osera encore dénoncer la DPJ ?

Après avoir dénoncé le fonctionnement de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), Geneviève Guérin a dû rester recluse chez elle pendant deux semaines, avant d’apprendre qu’elle était congédiée.

« Lorsque l’on a su que j’avais parlé à un journaliste, on m’a téléphoné à domicile. C’était vers 19 heures. On m’a ordonné de ne pas sortir et de ne parler à personne tant que le conseil d’administration — le C.A. — n’aurait pas décidé de mon sort. Cela a duré plus de quatorze jours. »

Durant cette période, elle est restée dans l’attente. Puis la décision est tombée : elle était licenciée et devait venir récupérer ses effets personnels.

« Cela a été l’une des épreuves les plus difficiles de ma vie. Ce n’est que depuis quelques mois que j’ai retrouvé une parole fluide ; auparavant, je me mettais à bégayer dès qu’une personne inconnue me posait une question. »

Travailleuse sociale depuis plus de vingt ans, Geneviève Guérin dirigeait le Centre PIE, un organisme communautaire financé en partie par des fonds publics. Cet organisme accompagne des familles suivies par la DPJ de la région Mauricie–Centre-du-Québec. Au Québec, la DPJ est un service public chargé d’intervenir lorsque la sécurité ou le développement d’un enfant est compromis — par exemple en cas de négligence, de maltraitance ou de graves conflits familiaux.

Au fil du temps, Mme Guérin dit avoir vu passer des dossiers qui l’ont profondément troublée : des évaluations caviardées ou modifiées, des informations altérées, des documents falsifiés. Selon elle, certains enfants étaient orientés vers l’adoption de manière expéditive, « en tournant les coins très ronds », expression québécoise qui signifie agir trop rapidement ou en négligeant des étapes importantes.

Elle affirme également avoir signalé plusieurs situations à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), un organisme public indépendant chargé de veiller au respect des droits fondamentaux, notamment ceux des enfants. D’après elle, ces signalements n’ont pas été suivis d’effets.

Refusant d’accepter que certains dossiers d’adoption soient précipités ou que des informations y soient modifiées, elle a finalement décidé de parler publiquement. « Il y a eu des démarches avant d’en arriver à dire à Sébastien : “vas-y, publie.” » Le journaliste auquel elle fait référence est Sébastien Houle, du quotidien régional Le Nouvelliste.

La révélation a fait l’effet d’une bombe.

Le ministre responsable à l’époque, Lionel Carmant, a qualifié la situation d’« inacceptable ». La CDPDJ a alors décidé d’examiner 140 dossiers d’adoption traités entre le 1er janvier 2021 et le 1er janvier 2023.

Dans son rapport rendu en avril 2025, la Commission écrit avoir des raisons de croire qu’un problème systémique existait au sein de la DPJ de la Mauricie–Centre-du-Québec et que cette situation avait entraîné de nombreuses atteintes aux droits des enfants.

Les constats sont sévères :

* dans 80 % des dossiers, aucun outil clinique n’avait été utilisé ;
* dans 66 % des cas, la décision reposait uniquement sur le fait qu’un parent avait lui-même eu affaire à la DPJ durant son enfance ;
* dans 49 % des dossiers, les faits invoqués pour justifier la décision n’avaient pas été vérifiés.

La Commission a aussi relevé des informations omises, manipulées ou même inventées.

À la suite de ces révélations, le ministre Carmant avait annoncé que la DPJ serait placée « sous tutelle ». Au Québec, cela signifie normalement qu’une autorité supérieure prend temporairement le contrôle d’un organisme pour le redresser. Or, on a appris par la suite qu’il ne s’agissait en réalité que d’un accompagnement de trois mois. Au terme de cette période, la personne chargée de cet accompagnement, Sonia Mailloux, a été nommée directrice.

Quoi qu’il en soit, l’affaire a provoqué un choc important dans le réseau.

Mais Geneviève Guérin a-t-elle été remerciée d’avoir mis en lumière un problème systémique dans le traitement des dossiers d’adoption ? D’avoir contribué à une prise de conscience collective ? Évidemment non. Non seulement la lanceuse d’alerte n’a jamais retrouvé son poste, mais il lui a fallu trois ans pour décrocher un nouvel emploi, et encore dans une autre région.

Pourtant, elle avait été encouragée par plusieurs responsables politiques, dont le premier ministre du Québec François Legault, à porter plainte auprès du Protecteur du citoyen. Au Québec, cette institution joue un rôle comparable à celui d’un médiateur ou d’un ombudsman : elle enquête sur les plaintes visant l’administration publique.

Cette démarche s’appuyait sur une nouvelle loi destinée à protéger les lanceurs d’alerte — appelés au Québec « divulgateurs » ou parfois « sonneurs d’alerte » — entrée en vigueur en novembre 2024. Or, les faits dénoncés par Mme Guérin étaient antérieurs à cette loi.

« Je lui ai dit : “Monsieur Carmant, les représailles que j’ai subies datent d’avant votre loi.” Il m’a répondu : “Non, votre plainte est recevable, nous avons modifié la loi à cause de vous.” »

La décision du Protecteur du citoyen, rendue en juin, a toutefois été tout autre. L’enquêtrice a rappelé qu’une divulgation est considérée conforme à la loi lorsqu’elle est faite aux autorités compétentes — comme le Protecteur du citoyen, la Commission municipale du Québec ou le Commissaire à l’éthique et à la déontologie de l’Assemblée nationale — ou à l’intérieur même de l’organisme concerné. Cela permet, en principe, que les faits soient examinés et que des mesures correctrices soient prises.

Mais parler directement aux médias ne donne pas accès aux protections prévues contre les représailles. Par conséquent, l’examen de la plainte a été clos.

Autrement dit : dénoncer publiquement la DPJ ne permet pas de bénéficier des protections juridiques destinées aux lanceurs d’alerte.

Le paradoxe est frappant : selon plusieurs observateurs, si Geneviève Guérin n’avait pas témoigné publiquement, l’enquête d’envergure de la CDPDJ n’aurait sans doute jamais été lancée.

Quant à la directrice nationale de la DPJ, Lesley Hill, elle a plutôt pris la défense des intervenants du réseau de la DPJ. Le 7 mai, alors que Mme Guérin assistait aux travaux de l’Assemblée nationale — le parlement du Québec — et que des élus la remerciaient d’avoir attiré l’attention sur les droits bafoués de plusieurs enfants, Mme Hill diffusait une vidéo destinée au personnel de la DPJ.

Elle y évoquait la difficulté d’entendre des accusations telles que « parjure », « falsification » ou « omission volontaire », laissant entendre que les intervenants n’agissaient pas délibérément de la sorte.

Pourtant, ce sont précisément des pratiques de ce type que la Commission a relevées dans plusieurs dossiers.

Dans son message, la directrice invitait plutôt à se concentrer sur les « petits miracles » accomplis par le réseau, tout en affirmant sa solidarité avec les intervenants.

La question demeure : dans ces conditions, qui osera encore soulever le couvercle ?


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Misogynie, homophobie et transphobie en hausse dans les écoles québécoises

Une hausse préoccupante de la misogynie et de l’homophobie à l’école : constats et questions

Une étude présentée récemment au Québec indique une augmentation des propos et comportements misogynes, homophobes et transphobes dans les écoles primaires et secondaires. Les témoignages recueillis auprès d’enseignants et d’intervenants évoquent des situations allant du sexisme ordinaire aux graffitis haineux, en passant par des attaques collectives ou des gestes symboliques extrêmes comme des saluts nazis.

L’enquête, menée auprès de plus d’une centaine d’acteurs scolaires provenant d’environ deux cents établissements publics dans plusieurs régions du Québec, conclut que ces comportements sont devenus plus fréquents et plus assumés qu’auparavant, même s’ils restent le fait d’une minorité d’élèves.

Les manifestations les plus visibles et agressives sont majoritairement le fait de garçons (des sportifs), et leurs effets sur le climat scolaire peuvent être importants, allant jusqu’à créer un sentiment d’insécurité chez certains élèves et enseignants.

Les responsables de l’étude affirment également que ce phénomène apparaît dans des écoles aux profils très variés et prétendent qu’il ne peut être attribué simplement à l’origine sociale, culturelle ou religieuse des élèves. L'étude du politologue Francis Dupuis-Déri n’est pas construite comme une enquête sociologique avec des échantillons représentatifs, des variables socio‑démographiques (religion, origine, milieu social) ou des analyses statistiques croisées,  elle est une simple synthèse de témoignages professionnels. Il ne s'agit pas une enquête sociologique rigoureuse permettant de dire « X % des comportements viennent de tel groupe religieux, culturel ou social ». On ne peut donc pas déduire scientifiquement de ce rapport que la religion, la culture ou le niveau social ne joue aucun rôle — simplement parce qu’il n’a pas été conçu pour mesurer cela.

Exemples de comportements soulignés dans le rapport 

Des garçons qui refusent de travailler ou pratiquer un sport avec des filles

Des garçons qui traitent les filles de « salopes » et de « putes »

Un élève qui dit à son enseignante que sa place, « c’est à la cuisine »

Des élèves qui se lancent le défi « Si tu fais ça, t’es gai »

Des élèves qui demandent de sortir de la classe lorsqu’il est question d’éducation à la sexualité

Des élèves qui se filment en piétinant ou en brûlant des drapeaux de la communauté LGBTQ+ (vidéo)

Des garçons qui pratiquent le salut nazi dans des écoles d’un peu partout au Québec (y compris au primaire)

Une hausse reconnue, mais encore mal expliquée publiquement

Le point frappant est que l’étude elle-même propose peu d’explications tranchées. Les acteurs du milieu évoquent surtout un contexte social plus large, notamment l’influence croissante des réseaux sociaux et des discours polarisés auxquels les jeunes sont exposés.

D’autres travaux québécois évoquent toutefois un phénomène connexe : la diffusion d’attitudes masculinistes ou antiféministes chez certains jeunes, phénomène discuté depuis quelques années dans le milieu scolaire et universitaire.

Autrement dit, la hausse constatée pourrait refléter des transformations culturelles plus profondes plutôt qu’un simple problème disciplinaire à l’école.

Plusieurs pistes possibles — au-delà du silence prudent des rapports

Dans le débat public, plusieurs hypothèses sont évoquées, parfois avec prudence, parfois avec réticence.

1) L’effet des réseaux sociaux et des sous-cultures numériques

De nombreux enseignants soulignent que les élèves sont aujourd’hui exposés très tôt à des contenus polarisés, parfois misogynes ou hostiles aux minorités sexuelles. Ces discours circulent rapidement et peuvent donner l’impression qu’ils sont plus répandus qu’ils ne le sont réellement.

2) Une réaction identitaire chez certains garçons

Le fait que les comportements les plus visibles soient majoritairement masculins n’est pas anodin. Plusieurs chercheurs observent une forme de réaction ou de crispation identitaire face aux transformations rapides des normes sociales autour du genre et de la sexualité.

3) Le retour de références idéologiques radicalisées

Certains observateurs notent aussi la banalisation de symboles ou de provocations politiques extrêmes chez des adolescents, souvent davantage comme geste de transgression que par adhésion réfléchie — mais avec des effets bien réels sur les victimes.

4) La question religieuse : une hypothèse sensible mais parfois évoquée

Dans certaines recherches menées par des organismes de lutte contre l’homophobie en milieu scolaire, il a été observé que les convictions religieuses fortes peuvent parfois être associées à des attitudes plus négatives envers l’homosexualité.

Cela ne signifie évidemment pas que la religion explique l’ensemble du phénomène — ni même qu’elle en constitue le facteur principal — mais elle peut jouer un rôle dans certains milieux ou groupes d’élèves.

5) Lié à cette question religieuse, la composition ethnique de la population scolaire

Depuis trente ans, la population scolaire québécoise a changé de manière significative. La part d’élèves issus de l’immigration est passée d’environ 14 % à plus de 35 % aujourd’hui, avec une concentration encore plus forte à Montréal et Laval. Mais ce qui importe ici n’est pas le fait qu’ils soient nés au Québec : ce sont les valeurs et références culturelles transmises par leurs familles qui comptent.

La composition de l’immigration a aussi évolué : moins européenne ou asiatique chrétienne (Vietnam, Liban, Europe de l’Ouest), plus maghrébine, africaine francophone et moyen-orientale. Dans ces milieux, la religion reste souvent un repère central, et certaines attitudes conservatrices sur le genre et la sexualité sont transmises dès l’enfance. Plusieurs études québécoises, dont celles du GRIS, montrent que la religiosité peut être corrélée à des réactions plus hostiles envers l’homosexualité et les identités transgenres.

Cette transformation démographique et culturelle coïncide avec la hausse constatée de propos misogynes, homophobes et transphobes dans certaines écoles. Le phénomène se manifeste surtout dans des écoles où la diversité culturelle et religieuse est très élevée, et il est amplifié par la dynamique adolescente et l’influence des réseaux sociaux.

Autrement dit, le climat scolaire est affecté par un mélange de facteurs : changement des populations, valeurs conservatrices plus présentes, et exposition à des discours polarisants. Le fait que ces élèves soient nés au Québec ne change rien : ce sont les normes et références familiales et communautaires qui influencent leur comportement et leur vision sociale.

lundi 23 février 2026

Politique — L'Oint n'aime pas le peuple, mais son image de sauveur du peuple

Quentin Deranque, un étudiant catholique en mathématiques de 23 ans dont la mère est péruvienne a été tué à Lyon le 12 février 2026 par une bande de nervis.

Anne-Sophie de Rous sur RTS (télé publique suisse) souligne que les suspects, issus de milieux bourgeois et militants antifascistes, ne sont pas des "damnés de la terre" mais des produits d'une idéologie déresponsabilisante, comme l'analyse Thomas Sowell dans ses travaux sur la culture de la dépendance.

Anne-Sophie de Rous sur RTS, où elle dénonce le mépris de classe des élites de gauche qui romantisent la violence au nom de la justice sociale, reliant cela à une impunité favorisée par des institutions complices.

L’économiste américain Thomas Sowell emploie l’expression « the anointed » — que l’on peut traduire par les oints, les consacrés, voire les auto-oints — pour désigner, sur un mode à la fois critique et ironique, une certaine élite intellectuelle, médiatique et politique persuadée d’avoir une vision supérieure de ce qui est bon pour la société. Il a surtout popularisé ce terme dans son livre de 1995, The Vision of the Anointed, dont le sous-titre résume bien l’idée : l’auto-congratulation comme fondement de la politique sociale.

Qui sont « les oints » selon Sowell ?

Il s’agit, non pas d’un groupe institutionnel précis, mais d’un milieu ou d’un état d’esprit. Sowell y range des personnes et des cercles qui se perçoivent comme moralement et intellectuellement supérieurs, détenteurs d’une vision privilégiée du bien commun. On y trouve typiquement :

  • des intellectuels et universitaires plutôt situés à gauche ;
  • des journalistes et commentateurs des médias de grand chemin ;
  • des militants et responsables politiques progressistes ;
  • des experts et planificateurs sociaux.
Selon lui, ces acteurs se voient volontiers comme des guides éclairés, chargés de corriger les injustices, les inégalités et les dysfonctionnements sociaux à l’aide de réformes, de programmes publics ou d’interventions de l’État. S’ils sont « oints », explique Sowell, c’est parce qu’ils se désignent eux-mêmes comme tels : personne ne les a réellement investis d’une mission, mais ils agissent comme s’ils avaient reçu une sorte d’onction morale.

Les traits principaux de cette « vision »

Dans son analyse, Sowell attribue à cette attitude plusieurs caractéristiques récurrentes.

1) Une autosatisfaction morale
Les « oints » tireraient une grande part de leur légitimité du sentiment d’avoir de bonnes intentions. Le fait que certaines politiques produisent des résultats discutables ou négatifs n’entamerait guère cette certitude : l’essentiel, à leurs yeux, reste la noblesse de l’objectif.

2) Une opposition entre les « oints » et les « égarés »
Sowell parle aussi des benighted — qu’on pourrait traduire par « les égarés » ou « les arriérés ». Dans cette logique, les critiques ne sont pas seulement en désaccord : elles sont soupçonnées d’être moralement fautives, égoïstes, rétrogrades, voire hostiles au progrès.

3) Une tendance à éluder les contradictions et les contre-preuves
Lorsque des données empiriques semblent contredire certaines politiques publiques — par exemple dans la lutte contre la pauvreté, la criminalité ou les réformes éducatives —, Sowell estime que les partisans de cette vision ont tendance à déplacer le débat : redéfinir ce qu’est un succès, invoquer un manque de moyens, ou passer à une nouvelle réforme sans remettre en cause l’hypothèse de départ.

4) Une confiance élevée dans la transformation sociale
À la « vision tragique » que Sowell revendique — selon laquelle l’être humain est limité et les bonnes intentions peuvent produire des effets pervers — il oppose celle des « oints », qui attribuent les problèmes sociaux surtout à des structures défectueuses. Il suffirait alors de les réorganiser par l’action publique pour améliorer profondément la société.

C’est dans ce cadre qu’il formule une idée souvent résumée ainsi : l’Oint n’aime pas tant le peuple réel que l’image qu’il se fait de lui-même comme sauveur du peuple.

Les exemples que Sowell met en avant

Pour illustrer sa critique, Sowell évoque notamment :
  • certaines prédictions catastrophistes des années 1970 (sur la démographie ou l’environnement) qui ne se sont pas réalisées telles qu’annoncées ;
  • des politiques criminelles jugées trop indulgentes dans les années 1960-1980, concomitantes d’une hausse de la criminalité dans plusieurs villes américaines ;
  • l’idée selon laquelle la pauvreté s’expliquerait uniquement par un manque de redistribution, alors que lui insiste davantage sur les comportements, les incitations et les effets de politique publique.
En résumé

Pour Sowell, « l’Oint » n’est pas simplement un progressiste ou un libéral. C’est quelqu’un dont la vision politique s’est transformée en identité morale quasi religieuse : contester ses idées revient alors, implicitement, à mettre en cause sa bonté ou sa vertu.

Depuis une trentaine d’années, ce concept est devenu une référence fréquente — souvent moqueuse — dans les milieux conservateurs et libertariens lorsqu’ils critiquent ce qu’ils perçoivent comme des élites éloignées des réalités sociales. On le retrouve encore aujourd’hui dans de nombreux débats publics.

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La thèse de Pirenne quantifiée : comment les conquêtes islamiques ont redessiné l'Europe médiévale

Dans l'histoire de l'Europe médiévale, peu de théories ont suscité autant de débats que celle d'Henri Pirenne, exposée dans son ouvrage emblématique Mahomet et Charlemagne (1937). Selon l'historien belge, la fin de l'Antiquité ne serait pas due à la chute de l'Empire romain d'Occident en 476, mais bien à l'expansion islamique au VIIe siècle, qui aurait rompu l'unité économique de la Méditerranée. Ce « lac romain », espace de commerce florissant reliant l'Orient byzantin, l'Afrique du Nord et l'Occident franc, se serait transformé en une frontière hostile entre deux mondes. Sans Mahomet, affirmait Pirenne, Charlemagne n'aurait pas été concevable : c'est cette rupture qui força l'Europe franque à se recentrer sur ses terres continentales, semant les graines de l'essor carolingien.

Cette thèse, longtemps controversée, trouve aujourd'hui un appui renouvelé dans l'étude de Johannes Boehm et Thomas Chaney, Trade and the End of Antiquity (2024). À travers une analyse quantitative de près de 500 000 pièces monétaires, les deux économistes confirment la chute radicale des échanges nord-sud après les conquêtes arabes. Le présent article, tout en rendant hommage à la vision pionnière de Pirenne, intègre d'autres facteurs explicatifs — la peste justinienne, la chute de l'Empire d'Occident, les variations climatiques — sans pour autant en minimiser l'impact décisif des événements du VIIe siècle.

Une validation quantitative de Pirenne

Boehm et Chaney, économistes à la London School of Economics, ont compilé une base de données exhaustive de trésors monétaires datant de 325 à 950 après J.-C., couvrant l'Europe, l'Afrique du Nord et le Proche-Orient. En appliquant des modèles économétriques inspirés de la théorie gravitationnelle du commerce, ils reconstituent les flux d'échanges à partir de la circulation des pièces — un indicateur fiable de l'activité économique à une époque où les données directes font défaut.

Leurs résultats corroborent l'essentiel de la thèse pirennienne. Après les conquêtes arabes, achevées vers 713 en Méditerranée occidentale, les échanges nord-sud s'effondrent, passant d'environ 4 % du revenu méditerranéen à moins de 1 %. Cette rupture n'est pas anecdotique : elle marque un basculement géo-économique profond. L'Empire byzantin, dépendant du commerce maritime avec ses provinces méridionales prospères — Égypte, Syrie, Afrique du Nord —, voit son monnayage s'effondrer au VIIIe siècle, tandis qu'Arabes et Francs augmentent le leur, profitant respectivement d'une unification politique et monétaire au sud et d'une réorientation continentale au nord.

L'apport majeur de cette étude sur Pirenne tient à sa rigueur méthodologique. Là où l'historien belge s'appuyait sur des indices anecdotiques — la disparition du papyrus ou des épices en Occident —, Boehm et Chaney fournissent des estimations précises et systématiques. Ils montrent que la Méditerranée, autrefois unifiée, devient une barrière, isolant Byzance et favorisant l'émergence d'une Europe carolingienne centrée sur le Rhin et la Meuse. Cette rupture commerciale entraîne pour Byzance une contraction des revenus fiscaux liés au seigneuriage, tandis que l'économie franque, moins dépendante du grand commerce, se réorganise autour de l'agriculture et des échanges intérieurs.

Deux cartes pour visualiser la rupture méditerranéenne

L'étude de Boehm et Chaney s'appuie sur deux cartes particulièrement parlantes, qui illustrent l'évolution des flux monétaires avant et après les conquêtes arabes. Fondées sur des données géoréférencées de trésors monétaires, elles représentent les déplacements des pièces sous forme de lignes reliant les lieux de frappe aux lieux de découverte — matérialisant ainsi les routes commerciales de l'époque.

Géographie des flux monétaires pendant la période 450-630 apr. J.-C.

La première carte, couvrant la période 450-630, montre un réseau dense et transversal. Des lignes rouges rayonnent depuis les grands centres byzantins — Constantinople, Ravenne, Carthage — et traversent la Méditerranée selon un axe nord-sud marqué : des pièces frappées en Italie ou en Afrique du Nord circulent abondamment vers la Gaule franque, la Bretagne ou les Balkans. Ce maillage reflète une vitalité commerciale soutenue par le commerce de luxe et les transferts fiscaux impériaux, les échanges nord-sud représentant alors jusqu'à 4 % du revenu méditerranéen total.

Géographie des flux monétaires après la conquête musulmane, 713-900 apr. J.-C.


La seconde carte, couvrant la période 713-900, offre un contraste saisissant. Les lignes bleues se réorientent vers des axes est-ouest et sud-sud ; les flux nord-sud disparaissent presque totalement, symbolisant la nouvelle barrière islamo-chrétienne. Au sud, une vitalité intra-califale se déploie entre el-Andalous, l'Ifriqiya (Tunisie), l'Égypte et la Syrie. Au nord, les échanges se recentrent sur les terres franques, où le monnayage carolingien progresse. Mises en regard, ces deux cartes illustrent avec une netteté rare le passage d'un espace méditerranéen unifié à deux mondes distincts et presque étanches.

D'autres causes au déclin de l'Antiquité

Si l'étude de Boehm et Chaney renforce la thèse de Pirenne, l'honnêteté intellectuelle commande de rappeler que les conquêtes islamiques ne sont pas le seul facteur ayant contribué au déclin économique méditerranéen. D'autres forces, souvent antérieures au VIIe siècle, dessinent un processus multifactoriel dont il serait réducteur de faire l'impasse.

La chute de l'Empire romain d'Occident en 476, avec les invasions germaniques des Vandales en Afrique et des Ostrogoths en Italie, avait déjà fragmenté les institutions romaines et perturbé les routes commerciales dès le Ve siècle. Boehm et Chaney relèvent d'ailleurs un déclin précoce des flux en Méditerranée occidentale imputable à cette instabilité politique. La peste justinienne (541-542), pandémie qui fit jusqu'à 25 millions de morts, accéléra ensuite le déclin démographique et économique : contraction urbaine, réduction de la main-d'œuvre, effondrement de la demande. Des études archéologiques attestent ces effets dès le VIe siècle, indépendamment de toute conquête arabe. Enfin, des facteurs climatiques — le « petit âge glaciaire » du haut Moyen Âge, marqué par sécheresses et refroidissement — ont affecté les rendements agricoles et contribué à un déplacement des centres économiques vers le nord. Boehm et Chaney estiment que ces chocs climatiques ont pu réduire la consommation réelle jusqu'à 41 % dans les zones les plus touchées.

Ces causes, bien que significatives, ne contredisent pas Pirenne : elles préparent le terrain. C'est la barrière islamique qui scelle la division, transformant une Méditerranée déjà fragilisée en deux mondes définitivement distincts.

Limites de la méthode de Boehm et Chaney

La méthode de Boehm et Chaney repose sur les trésors monétaires (enfouis) comme indicateur des flux commerciaux, mais ceux-ci reflètent autant les périodes d'insécurité que l'activité économique réelle. Leur répartition géographique dépend en outre des hasards des fouilles archéologiques, introduisant un biais de sélection difficile à corriger. Le modèle gravitationnel appliqué, conçu pour des données contemporaines abondantes, perd en robustesse sur une économie antique mal documentée. La corrélation établie entre conquêtes arabes et effondrement des échanges ne constitue pas une preuve causale, d'autant que la peste et les facteurs climatiques s'entremêlent inextricablement sur la même période. Par ailleurs, la monnaie ne capte qu'une partie des échanges : le troc, les transferts en nature et la circulation des personnes et des savoirs lui échappent entièrement.

Pirenne, visionnaire d'une Europe redéfinie

L'étude de Boehm et Chaney, avec ses estimations rigoureuses et ses visualisations frappantes, apporte une confirmation moderne à la thèse de Pirenne : les conquêtes islamiques ont bien provoqué une rupture décisive dans l'espace méditerranéen, isolant Byzance, fragmentant les anciennes routes du commerce et reconfigurant durablement l'équilibre des puissances.

Mais réduire cette fracture à sa seule dimension économique serait trahir la portée réelle de la thèse pirennienne. Ce qui se brise au VIIe siècle, c'est avant tout une unité de civilisation. L'Occident carolingien se trouve coupé des zones qui avaient été, depuis des siècles, les plus denses intellectuellement et matériellement : l'Égypte, la Syrie, l'Afrique du Nord. Ce n'est pas un hasard si ces régions, déjà florissantes sous Rome, le demeurent sous les Omeyyades puis les Abbassides — elles héritent d'infrastructures, de savoirs et de traditions urbaines que les invasions germaniques n'avaient pas atteintes. L'essor du monde islamique doit autant à cet héritage territorial qu'à sa propre dynamique.

Pour l'Occident franc, la rupture méditerranéenne signifie autre chose : un repli, une latinisation étroite de la culture savante, une dépendance accrue à l'Église comme seule institution capable de transmettre un patrimoine intellectuel désormais difficile d'accès. Ce n'est pas l'obscurantisme — les scriptoria carolingiens accomplissent un travail de préservation considérable — mais c'est une Europe qui pense désormais dans un espace rétréci, privée en grande partie du dialogue constant avec la pensée grecque et levantine qu'avait permis la Méditerranée unifiée.

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dimanche 22 février 2026

Vent de jeunesse sur le catholicisme français

Le Figaro Magazine dans son édition du 20 février consacre un article sur les baptêmes d'adultes catholiques, une croissance réelle mais contrastée.

Le phénomène est statistiquement notable : les baptêmes d'adolescents ont progressé de 33 % en un an, et plus de 17 000 jeunes adultes rejoindront l'Église à Pâques. Certaines paroisses enregistrent des hausses spectaculaires — l'archevêque de Reims prépare 107 baptêmes d'adultes en 2026, contre 17 en 2019, soit une multiplication par six en quelques années. À Toulouse, une seule paroisse étudiante accueille 200 catéchumènes cette année.

Il faut toutefois garder le sens des proportions. Cette dynamique ne compense pas l'effondrement des baptêmes d'enfants, divisés par deux depuis 2000, plafonnant à environ 200 000 par an — soit seulement 30 % des naissances. L'athéisme progresse en parallèle : 42,6 % de non-croyants en France en 2020, contre 34,5 % dix ans plus tôt. La tendance de fond reste la sécularisation.

Les ressorts sociologiques de la conversion

Pourquoi ces conversions surviennent-elles maintenant ? Plusieurs facteurs s'entremêlent.

D'abord, une logique générationnelle. L'historien Guillaume Cuchet observe qu'après deux générations de rupture post-1968 avec le catholicisme, la troisième génération se retrouve dans une position inédite : non baptisée, sans obligation de s'opposer à des aînés croyants, elle peut redécouvrir cet héritage comme un choix totalement libre. C'est le paradoxe d'une neutralité religieuse imposée par les parents qui produit, chez certains enfants, une quête spirituelle authentique.

Ensuite, un contexte d'époque. L'anxiété diffuse — climatique, sanitaire, sociale — pousse une partie de la jeunesse vers des institutions offrant un cadre stable, des liens humains désintéressés et un sens à long terme. Les témoignages recueillis par les évêques reviennent de façon frappante sur les mêmes thèmes : sentiment de vide, cycle de colère et de ressentiment, découverte dans la paroisse de « relations vraies » que certains n'avaient jamais connues. L'Église offre ce que la société consumériste et hyperconnectée ne sait plus procurer : de la gratuité, de la lenteur, de l'intériorité.

Enfin, un mouvement de réaction culturelle. Pour certains, la conversion représente ce que Gaultier Bès appelle un « ressaisissement de sa propre liberté » face à la technocratie et au transhumanisme. Le chercheur Charles Mercier note que le catholicisme, devenu minoritaire — moins d'un tiers des Français s'en réclament, moins de 10 % pratiquent —, peut paradoxalement s'affirmer davantage sans paraître hégémonique.

La « liberté de feuille morte »

C'est l'expression qui résume peut-être le mieux l'enjeu philosophique de fond. Guillaume Prévost, secrétaire général de l'enseignement catholique, la prononce avec une certaine véhémence : il refuse que les jeunes disposent d'une liberté de feuille morte — une liberté purement passive, ballottée par les courants, sans ancrage ni direction intérieure. Face à une société consumériste qui s'adresse aux jeunes avec des slogans comme « si tu aimes jouer, joue », il plaide pour une éducation qui cultive l'intériorité, la confiance dans les adultes et un écosystème de valeurs cohérentes. Le diagnostic est sévère : on aurait produit, selon lui, « une foule de gens surdiplômés très atrophiés du point de vue intérieur ».

Le maillon faible : la crise des prêtres

C'est là que le tableau se fissure. L'enthousiasme des convertis ne se traduit pas en vocations sacerdotales. En 2023, seulement 88 prêtres ont été ordonnés en France, contre 140 en 2014. Les 25 séminaires français forment environ 600 candidats — un chiffre notoirement insuffisant pour couvrir le territoire.

L'article pointe une cause aggravante souvent tue : la mise à l'écart, par le pape François, des prêtres traditionalistes — souvent jeunes et zélés — a privé l'Église d'une partie de ses forces vives. Le résultat est un effet de ciseaux : moins de jeunes prêtres pour évangéliser les jeunes, donc moins de jeunes attirés vers le sacerdoce. Dans les campagnes, certains fidèles doivent parcourir des dizaines de kilomètres pour assister à une messe. À l'inverse, en Île-de-France, deux nouvelles églises sont en construction tant la demande déborde les capacités existantes — révélant une fracture géographique profonde.

En résumé

Le regain catholique chez les jeunes adultes est réel et sociologiquement significatif. Il exprime une réaction à la désorientation contemporaine, un désir de liens authentiques et une reconquête libre d'un héritage que leurs parents avaient délibérément effacé. Mais cette embellie se heurte à une contradiction structurelle : l'institution manque des prêtres nécessaires pour accueillir et pérenniser cet élan, en partie à cause de choix disciplinaires qui ont marginalisé ceux qui auraient pu y répondre.

vendredi 20 février 2026

Québec — Quand les permis d'études deviennent des passeports pour le crime organisé

Derrière les façades d'étudiants internationaux légitimes se cache un réseau criminel organisé qui exploite les failles du système d'immigration canadien. Une enquête approfondie de Radio-Canada révèle comment plus de 200 membres d'une organisation criminelle africaine utilisent de faux permis d'études pour s'établir au Québec et développer des activités illicites d'une ampleur inquiétante.

Cette infiltration méthodique soulève des questions cruciales sur la vulnérabilité de nos institutions d'enseignement supérieur et sur l'efficacité des mécanismes de contrôle censés protéger l'intégrité du système éducatif canadien.

Le permis d'études comme porte d'entrée

Le stratagème est aussi simple qu'efficace. Des criminels, principalement originaires de Côte d'Ivoire et du Bénin, obtiennent des permis d'études pour des universités québécoises situées en région. L'Université du Québec à Trois-Rivières, celle de Chicoutimi et celle de l'Outaouais figurent parmi les établissements ciblés. Ces individus, généralement âgés entre 20 et 30 ans, n'ont aucune intention de poursuivre des études.

Selon Karine Caron, analyste de renseignement à l'Agence des services frontaliers du Canada interrogée par Radio-Canada, ces fraudeurs ne mettent jamais les pieds dans les établissements pour lesquels ils ont obtenu leur visa. « Ils étaient membres d'une organisation criminelle outre-mer et ont profité du permis d'études pour pouvoir entrer au Canada », explique-t-elle.

Cette faille du système est d'autant plus préoccupante qu'Immigration Canada reconnaît l'absence de processus de vérification automatique des présences auprès des étudiants étrangers. La responsabilité incombe directement aux établissements d'enseignement, qui peuvent prévenir les autorités fédérales, mais cette délégation crée manifestement des angles morts exploités par les réseaux criminels.

Cri du cœur d'une immigrante ivoirienne installée au Nouveau-Brunswick. « Les Africains de manière générale au Canada vous foutez la honte. » Les conséquences pour les nouveaux arrivants honnêtes sont immédiates : ils subissent désormais une méfiance généralisée en entreprise et dans la vie quotidienne à cause des agissements de réseaux criminels issus de leur propre communauté.

Un réseau tentaculaire et professionnel

jeudi 19 février 2026

Étude — Le parti pris des chercheurs en sciences sociales influence les conclusions de leurs études sur l'immigration

Comment nos convictions personnelles influencent-elles ce que nous tenons pour vrai ? 

Cette question fondamentale touche au cœur de la démarche scientifique. Dans le domaine de la recherche sur l'immigration, une étude innovante et ses réanalyses récentes révèlent un phénomène troublant : les convictions personnelles des chercheurs peuvent influer, souvent à leur insu, sur leurs conclusions scientifiques. Cette analyse met en lumière un déséquilibre idéologique marquant qui soulève des interrogations profondes sur l'objectivité de la recherche en sciences sociales.

Le paradoxe entre opinion publique et conclusions scientifiques

Dans les pays occidentaux, les sondages d'opinion révèlent systématiquement qu'une majorité de citoyens souhaite un durcissement des politiques migratoires. Pourtant, la recherche universitaire en sciences sociales tend massivement à conclure que l'immigration produit des effets neutres, voire positifs, sur la société. Cette divergence est particulièrement frappante concernant le maintien du soutien aux programmes sociaux – aides au chômage, retraites, soins de santé.

D'où vient ce décalage ? L'explication pourrait résider dans les biais idéologiques des chercheurs eux-mêmes, qui orientent subtilement leurs choix méthodologiques. C'est précisément ce que démontre un projet de recherche collectif innovant, connu sous le nom d'approche « multi-analystes », où plusieurs équipes travaillent sur des données identiques pour tester une même hypothèse.

L'étude fondatrice : un exercice collectif révélant l'incertitude cachée

En 2022, une équipe dirigée par Nate Breznau, Eike Mark Rinke et Alexander Wuttke a conçu une expérience sans précédent. Ils ont recruté 158 chercheurs en sciences sociales – principalement issus de la sociologie (près de 50 %), des sciences politiques (environ 25 %) et d'autres disciplines comme l'économie. Ces participants, pour la plupart expérimentés (plus de 80 % avaient enseigné l'analyse de données et 70 % avaient publié sur l'immigration ou les États-providence), ont été organisés en 71 équipes indépendantes.

Le protocole expérimental

Avant toute analyse, chaque chercheur a révélé ses convictions personnelles en répondant à une question simple : « Pensez-vous que, dans votre pays de résidence actuel, les lois sur l'immigration des étrangers devraient être assouplies ou rendues plus strictes ? » Les réponses étaient notées sur une échelle de sept points, allant de 0 (beaucoup plus restrictives) à 6 (beaucoup plus assouplies).


Toutes les équipes ont ensuite reçu exactement les mêmes données et la même question de recherche : « L'immigration réduit-elle le soutien des habitants à un État-providence généreux ? »

mercredi 18 février 2026

L’ambassade de France au Vatican tweete un « bon Ramadan », mais silence sur le Carême

L’ambassade de France au Vatican tweete un « bon Ramadan » aux musulmans de France… mais silence radio pour le début du Carême ce mercredi. Depuis la création du compte en question, en 2017, jusqu’à ce matin (en Europe), l'ambassade de France près le Saint-Siège n'avait jamais souligné le Carême...

Le 18 février 1685 : la fondation de Fort Saint-Louis au Texas par La Salle

Un jalon de l'exploration française en Amérique du Nord

Le 18 février 1685, René-Robert Cavelier de La Salle (portait ci-contre) posait le pied sur le littoral texan et fondait Fort Saint-Louis, établissement destiné à ancrer la présence française dans le golfe du Mexique. Trois cent quarante et un ans plus tard, cet événement mérite d'être revisité dans toute sa complexité : une expédition portée par de réelles ambitions géopolitiques, compromise dès l'origine par une erreur de navigation, et finalement engloutie par les difficultés du Nouveau Monde.

Le contexte d'une expédition ambitieuse

Né en 1643 en Normandie, René-Robert Cavelier, sieur de La Salle, s'était déjà illustré en descendant le Mississippi jusqu'à son embouchure en avril 1682, prenant possession au nom de Louis XIV de l'ensemble du bassin fluvial qu'il baptisa « Louisiane ». Fort de cette reconnaissance royale, il entreprit en 1684 une nouvelle expédition depuis La Rochelle avec quatre navires — le Joly, l'Aimable, la Belle et le Saint-François — et environ trois cents personnes : colons, artisans, soldats et quelques religieux. Son objectif était d'établir une colonie permanente à l'embouchure du Mississippi, point d'appui stratégique contre les ambitions espagnoles et poste avancé susceptible de relier la Nouvelle-France au golfe du Mexique.

Voyages de Cavelier de La Salle

Une erreur de navigation aux conséquences fatales

La Salle ne parvint jamais à l'embouchure du Mississippi. Plusieurs facteurs conjugués le conduisirent à atterrir dans la baie de Matagorda, au Texas, à environ six cents kilomètres à l'ouest de sa destination. Les cartes de l'époque étaient entachées d'erreurs significatives : elles représentaient le Mississippi comme coulant droit vers le sud, sans rendre compte de son inflexion vers l'est et le sud-est, et situaient son delta à une position de longitude inexacte. À ces imprécisions cartographiques s'ajoutèrent les effets des courants du golfe du Mexique, particulièrement marqués en hiver, qui dévièrent la flotte vers l'ouest à l'insu de l'équipage. Des instruments de navigation défectueux — notamment un astrolabe endommagé — et des erreurs de calcul de la longitude aggravèrent la situation. La brume persistante empêcha par ailleurs de rectifier la route par des observations astronomiques fiables. Persuadé d'avoir dérivé trop à l'est, La Salle corrigea sa trajectoire dans la mauvaise direction et dépassa ainsi sa cible sans le savoir.

C'est dans ce contexte que, le 18 février 1685, il établit Fort Saint-Louis sur la rivière Garcitas, à une vingtaine de kilomètres à l'intérieur des terres depuis la baie de Matagorda.

Les épreuves d'une colonie mal préparée

La colonie dut faire face à des conditions pour lesquelles elle n'était guère préparée. Le climat subtropical du Texas — étés lourds et humides, tempêtes violentes — éprouva durement des hommes habitués aux latitudes tempérées. L'Aimable s'échoua lors du débarquement dans la baie de Matagorda, emportant une partie des vivres et des provisions ; la Belle fut perdue peu après dans la même baie lors d'une tempête, privant définitivement la colonie de son dernier lien maritime avec la France. La marche initiale de plusieurs dizaines de kilomètres pour gagner le site du fort, à travers marais et bayous infestés de serpents, fit des premières victimes.


L'agriculture s'avéra un échec : les semailles de blé et de légumes périrent dans un sol inadapté sous un climat imprévisible, contraignant les colons à dépendre de la chasse et de cueillettes aléatoires. Le scorbut, maladie de carence en vitamine C chronique chez les marins soumis à de longues traversées sans vivres frais, décima rapidement la population. Après sept mois de navigation puis des mois d'isolement sans fruits ni légumes, les symptômes — fatigue extrême, hémorragies gingivales, dégénérescence des tissus — se multiplièrent, emportant plus de la moitié des colons en peu de temps.

Conflits avec les populations autochtones et fin de la colonie

Les relations avec les Karankawas — peuple côtier nomade que les Français désignaient dans leurs récits sous le nom de «Clamcoche» ou variantes approchées — se dégradèrent rapidement. Initialement pacifiques, ces contacts tournèrent à l'hostilité ouverte après que des colons se furent emparés de pirogues appartenant aux autochtones. Les escarmouches se multiplièrent, aboutissant à une attaque meurtrière contre le fort en 1688.

Entre-temps, La Salle avait quitté le fort à la tête d'une petite troupe en janvier 1687, espérant rejoindre à pied le Mississippi et de là regagner la Nouvelle-France afin d'obtenir des renforts. Il fut assassiné par plusieurs de ses hommes lors d'une mutinerie en mars 1687, quelque part dans l'actuel Texas oriental. Les derniers survivants de Fort Saint-Louis, réduits à une vingtaine de personnes, furent massacrés par les Karankawas en 1688 ou 1689. Seuls quelques enfants furent épargnés et recueillis par les autochtones, dont certains retrouvèrent plus tard les Espagnols.

Ces enfants comptent parmi les rares témoins directs de la langue et de la culture karankawas. On ne connaît en effet que quelques dizaines de mots de cette langue, recueillis par divers auteurs entre le XVIIe et le XIXe siècles, époque à laquelle elle s'éteignit. La première liste de vocabulaire karankawa — vingt-neuf mots relevant du dialecte « clamcoche », parlé au nord et au nord-est de la baie de Matagorda (baie Saint-Bernard ou baie Saint-Louis) — fut précisément fournie par les frères Pierre et Jean-Baptiste Talon, qui vécurent parmi les Clamcoches entre 1687 et 1689.

Un héritage paradoxal

Malgré son échec total sur le plan colonial, l'expédition de La Salle eut des conséquences géopolitiques durables. La présence, même éphémère, d'un établissement français au Texas alarma l'Espagne, qui intensifia en réaction l'exploration et la colonisation de cette région, fondant notamment plusieurs missions et présides destinés à affirmer sa souveraineté. La rivalité franco-espagnole pour le contrôle du golfe du Mexique et des territoires intérieurs s'en trouva renforcée, contribuant à redessiner les rapports de force en Amérique du Nord septentrionale tout au long du XVIIIe siècle.

La fondation de Fort Saint-Louis illustre par ailleurs les limites et les risques de l'exploration à l'ère préindustrielle : des cartes insuffisantes, des instruments défaillants, une logistique fragile et une méconnaissance des environnements locaux pouvaient transformer en désastre les entreprises les mieux conçues. L'expédition demeure, à ce titre, un objet d'étude précieux pour l'histoire de la navigation, de la colonisation et des contacts entre cultures européennes et autochtones.

Qu'est-ce qui explique l'écart salarial entre les hommes et les femmes ? La maternité.

Les recherches suggèrent qu'après avoir pris en compte les contraintes auxquelles les femmes sont confrontées pour avoir et élever des enfants, il ne reste plus grand-chose à expliquer dans le domaine des écarts salariaux. L'économiste la plus influente dans ce domaine, Claudia Goldin de l'université Harvard, qui a remporté le prix Nobel en 2023, semblait avoir clos le débat. Selon ses travaux, la maternité explique pratiquement tout l'écart salarial.

Une poignée d'articles publiés au cours des deux dernières années ont relancé le débat. Ils s'appuyaient sur des ensembles de données puissants et novateurs, qui mettaient en relation les dossiers médicaux et les données sur les revenus dans les pays scandinaves. Ces nouvelles preuves ont permis aux économistes d'exploiter la puissante expérience naturelle offerte par les variations de la fertilité des femmes. Les chercheurs ont pris comme échantillon des femmes ayant recours à la fécondation in vitro (FIV) – qui souhaitaient clairement avoir des enfants – et ont examiné la différence de salaire à long terme entre celles qui sont tombées enceintes et celles qui ne l'ont pas été. Au début, les mères gagnaient beaucoup moins, mais cet écart s'est réduit avec le temps. Environ 10 à 15 ans après la naissance des enfants, les mères gagnaient même un petit supplément.

Cette approche consistant à exploiter les variations naturelles de la fertilité a été utilisée dans une nouvelle étude, menée par Camille Landais de la London School of Economics et d'autres chercheurs. Elle s'intéresse aux femmes atteintes du syndrome de Mayer-Rokitansky-Küster-Hauser (MRKH), une maladie rare dans laquelle une fille naît sans utérus mais se développe normalement par ailleurs. Ces femmes savent très tôt dans leur vie qu'elles ne pourront pas avoir d'enfants, ce qui les différencie de celles qui le découvrent après avoir échoué à concevoir naturellement ou par FIV. Cela pourrait influencer leurs salaires futurs, car les femmes qui envisagent de concevoir peuvent investir différemment dans leur capital humain. Elles pourraient, par exemple, dépenser moins pour leurs études, sachant qu'elles pourraient mettre leur carrière entre parenthèses après avoir donné naissance.

Cette connaissance précoce semble faire une grande différence. L'étude sur les femmes atteintes du syndrome MRKH a révélé qu'elles gagnent à peu près autant que les autres femmes et les hommes au début de l'âge adulte. Puis, entre 30 et 40 ans, alors que l'écart salarial entre les hommes et les femmes se creuse, les femmes atteintes du syndrome MRKH suivent une trajectoire différente. La trajectoire de leur salaire est presque identique à celle de leurs homologues masculins. En d'autres termes, si l'on élimine la maternité et toutes les décisions que les femmes pourraient prendre en l'anticipant, l'écart salarial semble disparaître. Il est difficile d'imaginer un meilleur moyen d'isoler les effets de la maternité des autres caractéristiques féminines et d'étudier leur impact sur les revenus. 

Source : The Economist
 
Voir aussi 
 
 
Voir aussi ce qu’en disait le grand économiste Thomas Sowell, ce n’est pas les lois des féministes qui expliquent l’augmentation des salaires des femmes depuis les années 70....

Le salaire des jeunes Anglaises dépasse celui des jeunes Anglais. C’est à partir de 30 ans que cela s’inverse.

Cliquer sur le graphique ci-dessus pour l’agrandir.


Wall Street Journal : « Il n’y a pas d’écart salarial hommes-femmes »

Deux fois plus de dépressions chez les femmes qu’il y a 40 ans. Rançon de la « libération » de la femme ?

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