lundi 27 juillet 2026

Choix de carrière — Faut-il suivre sa passion… ou chercher à faire le plus de bien possible ?

S'appuyant sur quinze années passées à conseiller des jeunes au début de leur vie professionnelle, 80 000 Hours, de Benjamin Todd, aborde la question de la carrière non pas du point de vue de l'ascension vers les sommets, mais à partir des choix que l'on fait dès les premiers échelons. Il en tire des conclusions souvent contre-intuitives.

Le titre fait référence au nombre approximatif d'heures qu'une personne travaille au cours de sa vie : 80 000 heures, soit l'équivalent d'une quarantaine d'années à temps plein. L'idée centrale du livre est qu'un choix de carrière est l'une des décisions les plus importantes de l'existence, puisqu'il détermine une part considérable du temps dont nous disposons pour agir sur le monde.

Première thèse : il ne faudrait peut-être pas « suivre sa passion ». Depuis le succès de librairie What Color Is Your Parachute? (1970), ouvrage devenu une référence incontournable de l'orientation professionnelle dans le monde anglophone mais jamais véritablement traduit ni diffusé dans l'espace francophone, les guides de carrière recommandent d'identifier ce que l'on aime avant de rechercher un métier correspondant. Benjamin Todd estime que cette approche est souvent vouée à l'échec. Beaucoup de personnes ignorent ce qui les passionne réellement et, même lorsqu'elles ont un intérêt marqué, celui-ci ne débouche pas nécessairement sur un emploi.

Ainsi, une enquête menée en 2003 révélait que près de 90 % des étudiants canadiens citaient la musique, les arts ou le sport parmi leurs principaux centres d'intérêt, alors que ces secteurs ne représentaient qu'environ 3 % des emplois au Canada. Plus cocasse encore, un questionnaire d'orientation professionnelle mis en ligne par le ministère britannique de l'Éducation en 2020, fondé sur les traits de personnalité, recommandait fréquemment aux candidats de devenir… éclusiers, profession aujourd'hui extrêmement rare. Le conseil paraissait d'autant plus incongru qu'il arrivait avec environ deux siècles de retard sur l'âge d'or des canaux britanniques.

Selon Todd, le slogan « Suivez votre passion » inverse le véritable ordre des choses. Plutôt que de commencer par une introspection sans fin, il propose une autre démarche : « Devenez excellent dans une activité utile aux autres, et la passion viendra ensuite. » Aider autrui augmente la satisfaction que l'on retire de son existence. La maîtrise d'une compétence procure également une gratification intrinsèque. Enfin, exceller dans son métier offre davantage de liberté pour exercer un travail plaisant que poursuivre coûte que coûte une passion dans laquelle on demeure médiocre — comme ces musiciens qui rêvaient des grandes salles mais finissent par donner des animations musicales dans les écoles.

Pour déterminer où l'on peut faire le plus de bien, Todd s'appuie sur les principes de l'altruisme efficace, un courant philosophique d'inspiration utilitariste dont l'organisation 80,000 Hours fut l'un des principaux promoteurs. L'idée consiste à utiliser les données disponibles et le raisonnement quantitatif afin de maximiser l'impact positif de ses ressources — qu'il s'agisse de son argent, de son temps ou de sa carrière.

Faire des dons constitue une première possibilité. Todd estime par exemple qu'un diplômé américain percevant un salaire annuel de 77 000 dollars qui consacrerait 10 % de ses revenus à une organisation luttant contre le paludisme sauverait, au cours de sa vie, environ vingt fois plus de vies qu'en exerçant lui-même la médecine à plein temps. Une autre voie consiste à travailler directement dans un domaine susceptible d'avoir un impact particulièrement important, comme la régulation de l'intelligence artificielle ou la prévention des conflits entre grandes puissances.

S'agissant de la rémunération, Todd soutient qu'au-delà d'un certain seuil l'argent supplémentaire n'apporte qu'un gain limité de bonheur. Il cite des travaux selon lesquels le niveau de satisfaction déclaré tend à plafonner lorsque le revenu annuel du foyer atteint environ 75 000 dollars.

Le livre avance également plusieurs idées originales sur les effets de l'intelligence artificielle sur l'emploi. L'automatisation finit certes par supprimer certains métiers, mais elle commence souvent par accroître la demande pour de nouvelles compétences. Ainsi, l'invention des distributeurs automatiques n'a pas immédiatement réduit le nombre d'employés de banque : les guichets étant devenus moins coûteux à exploiter, les établissements ont ouvert davantage d'agences et embauché plus de personnel. Ce n'est qu'avec la généralisation des services bancaires en ligne que ces emplois ont réellement décliné. Selon Todd, il ne faut donc pas chercher un métier qui serait définitivement à l'abri de l'automatisation, mais apprendre à accompagner chaque vague technologique en développant les compétences qui deviennent les plus précieuses. Cela pourrait passer, aujourd'hui, par les métiers liés à l'entraînement des modèles d'IA, à la cybersécurité ou encore aux services dont la demande augmentera à mesure que l'IA fera baisser les coûts, notamment dans le secteur de la santé.

Cette recherche permanente du bien maximal soulève toutefois une difficulté. Si chaque décision doit être évaluée uniquement à l'aune de son impact global, il semble toujours exister un choix encore meilleur. Un médecin urgentiste pourrait sauver davantage de vies en travaillant sur la prévention des pandémies ; mais celle-ci serait peut-être moins importante que le désarmement nucléaire ; lequel céderait à son tour la place à une autre priorité encore plus décisive. Cette logique peut devenir vertigineuse, voire psychologiquement éprouvante. L'un des pères de l'utilitarisme, John Stuart Mill, traversa ainsi une profonde dépression. Plus récemment, Sam Bankman-Fried, entrepreneur dans les cryptomonnaies et figure emblématique de l'altruisme efficace, prit des risques considérables au nom de cette philosophie avant de provoquer l'effondrement de son entreprise et de faire perdre des milliards de dollars aux clients de sa plateforme.

Les personnes qui hésitent sur leur orientation peuvent toutefois se rassurer : beaucoup trouvent leur véritable vocation tardivement. Tony Blair fut un temps promoteur de groupes de rock avant de devenir Premier ministre britannique. Maya Angelou fut receveuse de tramway avant de devenir l'une des plus grandes écrivaines américaines. Quant au colonel Sanders, il fonda Kentucky Fried Chicken à l'âge de soixante-deux ans. Trouver sa voie demande souvent du temps. Ceux qui s'interrogent sur la meilleure manière d'employer leurs 80 000 heures pourraient commencer par en consacrer quelques-unes au livre de Benjamin Todd.

Source : The Economist

Le 28 juillet 1755 — Le Grand Dérangement

Le peuple acadien naît tout au début du XVIIe siècle, lors de la fondation de Port-Royal en 1604, et s’implante principalement dans la Nouvelle-Écosse actuelle. Des Acadiens vont aussi s’établir sur l’Île-du-Prince-Édouard et le Cap-Breton (appelées respectivement, à l’époque, île Saint-Jean et île Royale). En 1713, à l’issue du traité d’Utrecht, les Français cèdent l’Acadie aux Anglais, mais conservent l’île Royale. La majorité des Acadiens demeurent sur place, mais exigent de rester neutres en cas de conflit contre la France. Pas question de tuer des soldats français.

Les historiens ont l’habitude de retenir 1755 comme la date charnière de l’histoire des Acadiens. Mais replacé dans le contexte global des provinces maritimes, le phénomène de la « Déportation » apparaît plutôt comme la suite d’une série d’événements remontant au moins à 1749, c’est-à-dire à la fondation de Halifax (Nouvelle-Écosse) par les Britanniques. Fondation qui enflamme les Micmacs. Ces derniers sentent que les Anglais se sont approprié leur territoire sans leur consentement, contrairement au traité de 1725/1726, et les officiers anglais refusent au départ la coutume qui veut que l’on échange des présents pour l’utilisation des terres. Cornwallis veut mettre le peuple micmac sous son autorité, mais essuie un refus. Par représailles, il offre des récompenses pour les scalps des micmacs. Les Micmacs répondent en déclarant la guerre aux Anglais en 1749.

Depuis 1749, « britanniser » l’Acadie

Afrique du Sud : les réfugiés francophones pris au piège de la vague xénophobe

À l'approche des élections municipales, la montée des violences xénophobes en Afrique du Sud frappe durement les étrangers, y compris ceux qui bénéficient du statut de réfugié. Si plus de 160 000 migrants en situation irrégulière ont déjà quitté le pays, de nombreux réfugiés originaires de pays francophones, notamment de la République démocratique du Congo et du Burundi, n'ont tout simplement nulle part où aller.

À Durban, des centaines de Congolais, de Burundais et d'autres réfugiés campent depuis plusieurs semaines sur les trottoirs devant le Centre des réfugiés. Beaucoup avaient pourtant reconstruit une vie stable avant d'être chassés de leur logement ou de leur commerce par des groupes hostiles aux immigrés. Les autorités provinciales refusent de leur fournir un hébergement et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) reconnaît ne pas disposer de solution immédiate.



Les témoignages recueillis illustrent l'impasse dans laquelle se trouvent ces exilés. Raymond, réfugié congolais originaire du Masisi, a fui les atrocités commises dans l'est de la RDC après avoir vu sa sœur assassinée. De retour en Afrique du Sud, où il croyait avoir trouvé un refuge, il vit désormais dans la rue et ne peut envisager de rentrer dans une région toujours en guerre. Christian Tshizungu, également originaire du Kivu, a perdu son salon de coiffure lorsque son propre employé l'a contraint à fuir. Après avoir tenté de regagner son quartier, il a été violemment agressé et hospitalisé.

Une Congolaise en Afrique du Sud a été priée de céder son salon à un Sud-Africain. Elle a détruit son salon à la place. Selon certains, elle aurait été illégalement en Afrique du Sud.Vidéo d'Al Jazeera.

Les organisations humanitaires dénoncent l'inaction des pouvoirs publics. Selon Yasmine Rajah, qui accompagne les réfugiés depuis plus de vingt ans, la situation est sans précédent : lors des précédentes flambées de violences xénophobes, les autorités avaient ouvert des centres d'accueil temporaires ; cette fois, elles refusent toute mesure de protection. Les défenseurs des droits de l'homme rappellent que l'Afrique du Sud est pourtant liée par la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, tandis que les mouvements anti-immigration promettent de poursuivre leur campagne.


Source : Le Figaro (résumé)

Voir aussi
 
 
 
Trump déclare qu'il supprime tout financement à l'Afrique du Sud en raison de la discrimination anti-blanche (extraits de la loi sur l'Éducation de base et sur l'expropriation sans compensation).
 
 

À Ber­lin, défilé LGBTQ ciblé par un atten­tat isla­miste

Une femme a été tuée et seize autres per­sonnes ont été bles­sées lors d’une attaque à la voi­ture-bélier diri­gée contre la Marche des fier­tés, samedi soir, à Ber­lin. Le ter­ro­riste, connu de la police pour son appar­te­nance aux milieux isla­mistes, est en fuite. La police alle­mande a publié un avis de recherche dimanche matin. Ce sus­pect d’ori­gine liba­naise, âgé de 21 ans, s’appelle Abdul Ballout. Les ser­vices d’enquête ont publié sa photo. Il s’agit d’un homme d’envi­ron 1,90 m qui, selon les auto­ri­tés, pour­rait être armé et dan­ge­reux. Au moment de l’atten­tat, selon les témoi­gnages recueillis sur place, il était vêtu d’un sweat à capuche noir et d’un pan­ta­lon blanc.

Selon l’agence de presse DPA, Abdul Ballout avait été libéré d’un centre de déten­tion pour mineurs en mai der­nier. Le jour­nal Bild pré­cise qu’il est connu des ser­vices de police, notam­ment pour coups et bles­sures graves et extor­sion avec vio­lence. Tou­jours selon Bild, Abdul B. serait un par­ti­san de l’état isla­mique. Il aurait tenté de rejoindre le groupe dji­ha­diste en 2025, avant d’être arrêté au Liban puis ren­voyé en Alle­magne, où il fut condamné en 2026 dans un autre dos­sier. Les diri­geants français et ita­liens, ainsi que la pré­si­dente de la Com­mis­sion euro­péenne, ont exprimé dimanche leur soli­da­rité aux vic­times.

Femme cheveux roses accuse les « hommes blancs » après l'attentat perpétré par un terroriste islamiste à Berlin : « Vous n’allez pas faire porter le chapeau à la communauté musulmane comme s’ils étaient les violents, alors que c’est en fait vous (hommes blancs). »

Samedi soir, il était aux alen­tours de 22 heures quand la camion­nette blanche a per­cuté un groupe de par­ti­ci­pants à cette 48e Marche des fier­tés. Les pom­piers ont d'abord dénom­bré 11 bles­sés graves, dont trois se trou­vaient dimanche entre la vie et la mort. Trente témoins des évé­ne­ments, sous le choc, ont été pris en charge sur place. Les témoins inter­viewés par la presse alle­mande racontent la vio­lence de l’attaque et les cris d’hor­reur, à quelques mètres d’eux.

La four­gon­nette-bélier a fini sa course contre un arbre du Tier­gar­ten, le grand parc du centre de Ber­lin situé à proxi­mité de la porte de Bran­de­bourg, où se dérou­lait la fête réunis­sant des cen­taines de mil­liers de per­sonnes. L’homme s’est extrait de l’habi­tacle encom­bré par les coussins gonflables et aurait menacé les gens avec un cou­teau avant de prendre la fuite. Son domi­cile, dans le quar­tier de Schöneberg, a été per­qui­si­tionné, sans résul­tat. La chasse à l’homme mobi­lise plu­sieurs cen­taines d’agents. Des héli­co­ptères équi­pés de pro­jec­teurs ont sur­volé dans la nuit de samedi à dimanche la capi­tale alle­mande.

Dimanche soir, la police a annoncé avoir tué le suspect Abdul Ballout.  Plus tôt dimanche matin, le ministre de l'Intérieur, Alexander Dobrindt, avait revu à la hausse le bilan des blessés à 29, affirmant que tout ce que nous voyons ici indique que nous avons affaire à un attentat terroriste islamiste.

Lors d’un hommage aux victimes de l’attentat terroriste islamiste de Berlin, une militante LGBTQ+ métissée a déclaré qu’elle espérait que l’auteur soit « une personne blanche chrétienne ».

Ce drame a sus­cité beau­coup de réac­tions indi­gnées de la part de la classe poli­tique alle­mande. Il a été qua­li­fié d’abo­mi­nable par le chan­ce­lier, Frie­drich Merz. Le ministre de l’inté­rieur, Alexan­der Dobrindt, a réagi dans un com­mu­ni­qué : « Cette attaque lâche et odieuse contre des per­sonnes qui fai­saient la fête paci­fi­que­ment (me) bou­le­verse pro­fon­dé­ment. »

Enfin le maire conser­va­teur (CDU) de Ber­lin, Kai Wegner, a dénoncé sur le réseau social X «une attaque contre notre société libre et ouverte sur le monde ». « Le ras­sem­ble­ment pour un Ber­lin tolé­rant et paci­fique a été pris pour cible de la manière la plus bru­tale qui soit. Ber­lin est la ville de la liberté - et notre liberté a été atta­quée aujourd’hui de la façon la plus ter­rible. » La ville, dont beau­coup de bâti­ments sont parés du dra­peau arc-en-ciel, défend avec vigueur les droits trans et homo­sexuels. 

Des homo­sexuels et trans­genres du monde entier viennent se réfu­gier dans ce qui était jusqu’à pré­sent un sanc­tuaire, mais leurs droits et liber­tés sont régu­liè­re­ment, ces der­niers temps, atta­qués. Des lieux de la com­mu­nauté LGBT sont régu­liè­re­ment pris pour cible. C’est le cas de Das Hoven, un café-res­tau­rant ins­tallé en plein coeur du quar­tier d’immi­gra­tion de Neukölln. Son patron Dan­jel Zarte avait détaillé, lorsque nous l’avions ren­con­tré à l’été 2025, les attaques subies : « Un extinc­teur balancé dans les vitres, des coups don­nés aux ser­veuses, des menaces de mort par mail, les pneus cre­vés de ma voi­ture…» En six mois, il avait déposé 45 plaintes au com­mis­sa­riat.

« Au début, les poli­ciers ne nous pre­naient pas trop au sérieux. Main­te­nant, leurs voi­tures passent par ici lors de leurs rondes. » Faute de preuves ou de fla­grance, la plu­part des plaintes sont clas­sées. Les sus­pects habi­tuels, de l’extrême droite à la mou­vance isla­miste, sont à l’oeuvre, selon les asso­cia­tions mili­tantes, dans un retour de balan­cier de l’his­toire.

La cam­pagne alle­mande est aussi concer­née. Par­fois orga­ni­sées dans des vil­lages recu­lés, des mani­fes­ta­tions en faveur des droits des mino­ri­tés sexuelles sont régu­liè­re­ment prises pour cible. « 55 parades pour le Chris­to­pher Street Day (en mémoire du pre­mier sou­lè­ve­ment à New York contre les agres­sions poli­cières subies par les homo­sexuels, NDLR) ont été atta­quées en 2024 dans toute l’Alle­magne », recen­sait Lorenz Blu­men­tha­ler, de la Fon­da­tion Ama­deu Anto­nio qui lutte contre les dis­cri­mi­na­tions. « Cela allait des cra­chats à la cas­se­role d’eau bouillante jetée sur la mani­fes­ta­tion. » 

Canada : des publications sur les réseaux sociaux désormais surveillées par les autorités

Selon le Justice Centre for Constitutional Freedoms (JCCF), organisme canadien de défense des libertés constitutionnelles, la liberté d'expression en ligne au Canada fait l'objet d'une surveillance de plus en plus préoccupante.

Le JCCF estime que cette évolution ne résulte pas du seul projet de loi C-9, mais d'un ensemble de textes législatifs qui, selon lui, renforcent progressivement les pouvoirs de surveillance de l'État dans l'univers numérique, notamment en matière de contrôle des plateformes, d'accès aux données et de régulation des contenus en ligne.

« Nous recevons des témoignages selon lesquels des Canadiens sont contactés à leur domicile par des représentants des autorités au sujet de publications sur les réseaux sociaux remontant parfois à plusieurs mois, voire plusieurs années », a écrit le JCCF dans un message devenu viral sur 𝕩. « Ces signalements surviennent après l'adoption du projet de loi C-9, la Loi sur la lutte contre la haine, qui renforce les dispositions canadiennes relatives aux discours haineux en créant de nouvelles infractions, en alourdissant les peines et en supprimant certaines garanties juridiques qui limitaient auparavant les poursuites pour expression haineuse. »

« Il n'est malheureusement pas surprenant de voir se multiplier les signalements de personnes faisant l'objet d'enquêtes en raison de leurs propos, compte tenu des signaux extrêmement préoccupants envoyés récemment par le législateur fédéral, notamment avec l'adoption du projet de loi C-9 », a déclaré à LifeSiteNews Marty Moore, avocat spécialisé en droit constitutionnel et directeur du contentieux du JCCF. « Le Canada s'est déjà engagé très loin sur la pente glissante de la police de la parole. Si aucune correction n'est apportée, nous risquons de nous retrouver, dans un avenir proche, avec un régime de censure comparable à celui du Royaume-Uni. »

Marty Moore n'a pas souhaité révéler les détails des signalements reçus par le JCCF, mais il estime que les récentes initiatives du gouvernement canadien sont particulièrement préoccupantes.

« Le projet de loi C-9 aura un effet direct sur les décisions des enquêteurs et des procureurs concernant des propos religieux qui auraient auparavant pu être considérés comme une expression de bonne foi fondée sur un texte sacré », a-t-il expliqué. Entré en vigueur après avoir reçu la sanction royale le 18 juin, le projet de loi C-9 supprime en effet la défense dite de « bonne foi », qui protégeait les personnes exprimant ou cherchant à étayer, par un raisonnement, une opinion sur une question religieuse ou une opinion fondée sur un texte religieux. Rappelons que le Bloc Québécois a fortement appuyé ce projet de loi, pensant peut-être qu'il ne viserait que les islamistes radicaux.

Selon Marty Moore, l'effet le plus préoccupant pourrait toutefois être plus diffus. « Le projet de loi C-9, mais aussi d'autres textes ayant une incidence sur la liberté d'expression, notamment les projets de loi C-8 et C-34, risquent d'envoyer aux forces de l'ordre le message que la surveillance des opinions exprimées constitue désormais une priorité gouvernementale, justifiant davantage de moyens consacrés aux enquêtes et aux poursuites. »

Le JCCF souligne par ailleurs que le projet de loi C-34, présenté comme la « Loi sur les médias sociaux sûrs », conférerait d'importants pouvoirs de contrôle de l'expression en ligne à une Commission de la sécurité numérique dont les membres seraient nommés par le gouvernement.

Ceux qui seraient tentés de juger ces inquiétudes excessives peuvent notamment relever que le gouvernement libéral qualifie officiellement le morinommage — c'est-à-dire le fait de désigner une personne transgenre par son ancien prénom — de « violence facilitée par la technologie ». Selon sa définition, il s'agit d'une forme de violence émotionnelle liée au genre, à l'identité de genre, à l'expression de genre ou au genre perçu dans l'environnement numérique. Le gouvernement affirme également que le morinommage — « utiliser l'ancien nom d'une personne sans son consentement alors que son nouveau nom est connu » — constitue « une forme d'agression dégradante et irrespectueuse » parce qu'il « nie activement son identité ».

Plus tôt cette année, Barry Neufeld, ancien administrateur d'un conseil scolaire public de Colombie-Britannique, a été condamné par le Tribunal des droits de la personne de la province à verser 750 000 $ pour vingt-quatre publications — dont la plupart sur les réseaux sociaux — critiquant l'idéologie du genre et jugées constitutives d'un discours haineux. À la suite de cette décision, un autre administrateur d'école chrétienne, Laurie Throness, a annoncé sa démission, expliquant qu'il ne se sentait plus libre d'exprimer ses opinions sans risquer d'être visé par de lourdes sanctions financières.

Le JCCF encourage les Canadiens qui seraient contactés par les autorités au sujet de leurs publications sur les réseaux sociaux à prendre des précautions. « Si des représentants du gouvernement vous interrogent à propos de vos publications en ligne, envisagez d'enregistrer la conversation », conseille l'organisme. « Si vous estimez que vos droits ont été violés ou que vous avez été injustement pris pour cible, nous vous invitons à déposer une demande d'assistance par l'intermédiaire du portail en ligne du Centre de justice. »

dimanche 26 juillet 2026

États-Unis : les diplômés les plus progressistes sont aussi les plus mal payés

Depuis une dizaine d'années, l'analyse électorale américaine insiste sur un phénomène désormais bien établi : le Parti démocrate recrute de plus en plus parmi les diplômés de l'université, tandis que le Parti républicain progresse auprès des électeurs sans diplôme universitaire. Une analyse publiée le 21 juillet 2026 par Nate Silver sur son Substack Silver Bulletin affine ce constat et met en lumière un sous-groupe particulièrement singulier : les Américains très diplômés, mais aux revenus modestes.



À partir des données agrégées de la Cooperative Election Study (CES), une vaste enquête électorale couvrant les scrutins de 2016 à 2024 et regroupant plus de 400 000 répondants pondérés, Silver croise deux variables essentielles : le niveau d'études et le revenu du ménage. Il répartit les électeurs en vingt catégories (quatre niveaux de diplôme et cinq tranches de revenu), puis examine leur vote présidentiel ainsi que leur positionnement idéologique déclaré.

Le résultat le plus frappant est contre-intuitif. Le groupe le plus favorable au Parti démocrate n'est ni celui des diplômés les plus fortunés, ni celui des ménages les plus modestes, mais celui des titulaires d'un diplôme de troisième cycle (maîtrise, doctorat, etc.) dont le revenu annuel du ménage se situe entre 30 000 et 60 000 dollars. C'est également dans cette catégorie que la proportion d'électeurs se définissant comme « very liberal » (très progressistes) est la plus élevée : environ 21 %, contre une moyenne proche de 10 % dans l'ensemble de l'électorat.

À l'autre extrémité du spectre, les électeurs les plus républicains sont les personnes peu diplômées (niveau école secondaire/lycée ou inférieur) disposant d'un revenu relativement élevé (60 000 dollars ou plus), qui ont voté pour Donald Trump dans une proportion avoisinant 60 %.

L'intérêt de l'analyse réside surtout dans l'interprétation de cette « anomalie ». En règle générale, l'éducation et le revenu évoluent de concert : les diplômés gagnent davantage que les non-diplômés. Or, il existe un « angle mort » où cette corrélation se rompt : celui des personnes disposant d'un capital scolaire très élevé sans bénéficier d'une situation économique correspondante.

Pour Silver, cette combinaison constitue le terrain sociologique le plus favorable à la nouvelle gauche américaine, notamment à la Democratic Socialists of America (DSA). Il rapproche ses résultats d'une enquête interne réalisée par cette organisation en 2021 : près de 80 % de ses membres âgés de plus de 25 ans possèdent au moins un diplôme universitaire, mais 45 % vivent dans un ménage dont le revenu est inférieur à 60 000 dollars par an. Les professions les plus représentées sont celles d'enseignant, de travailleur social, de salarié du secteur associatif (sans but lucratif) ou de fonctionnaire.

Autrement dit, le cœur de cette mouvance n'est pas constitué d'ouvriers au sens classique du terme, mais de diplômés exerçant des professions intellectuelles ou de service, souvent peu rémunérées au regard de leur niveau de qualification. Silver avance l'idée que ces électeurs peuvent éprouver un sentiment de déclassement relatif, de ressentiment : leur investissement éducatif ne leur procure pas les perspectives économiques auxquelles ils estimaient pouvoir prétendre. Cette frustration coexisterait avec une forte sensibilité aux questions culturelles et post-matérialistes — identité, environnement, justice raciale ou soutien à la cause palestinienne, par exemple.

L'hypothèse n'est pas entièrement nouvelle chez Silver. Dès 2022, il observait déjà que les professions intellectuelles relativement peu rémunérées — enseignants, journalistes, salariés du secteur associatif ou agents publics — figuraient parmi les bastions électoraux les plus solides du Parti démocrate. Son nouvel article apporte une confirmation statistique plus précise en montrant que c'est précisément à l'intersection d'une très forte éducation et d'un revenu modeste que l'adhésion au progressisme atteint son maximum.

L'argumentation demeure toutefois prudente. Silver souligne lui-même plusieurs limites. Le sous-groupe étudié reste numériquement réduit, les revenus sont autodéclarés, les données ne permettent pas de connaître le milieu social d'origine ni le domaine d'études, et l'enquête interne de la DSA ne saurait être considérée comme représentative de l'ensemble de la gauche américaine. Surtout, il ne prétend pas démontrer un lien de causalité entre déclassement économique et radicalité politique. Son analyse met en évidence une corrélation robuste, non une explication unique.

Cette distinction est importante. Rien n'indique que les diplômés aux revenus modestes deviennent progressistes parce qu'ils sont économiquement frustrés. L'inverse peut également jouer : certains choisissent délibérément des carrières moins lucratives — enseignement, recherche, secteur public ou associatif — précisément parce qu'elles correspondent à leurs convictions. Les deux mécanismes peuvent d'ailleurs coexister.

La réception de l'article illustre cette ambiguïté. Plusieurs médias conservateurs y ont vu la confirmation que la gauche radicale recrute principalement parmi des diplômés « surqualifiés et sous-employés », éloignés de la classe ouvrière traditionnelle. Sur les réseaux sociaux, les réactions sont nuancées. Beaucoup jugent le portrait sociologique convaincant, tandis que d'autres rappellent que ce groupe ne représente qu'une faible part de la population adulte et que l'effet du revenu, à niveau d'études égal, demeure relativement limité.

Au-delà de ces débats, l'apport principal de Silver est de mettre des chiffres précis sur une intuition largement partagée : la polarisation politique américaine ne s'organise plus seulement autour des revenus ou des catégories sociales traditionnelles, mais de plus en plus autour de la combinaison du capital scolaire (bien que ce terme soit un peu ronflant), de la position économique et des valeurs culturelles. Le profil le plus favorable à la gauche radicale américaine n'est pas celui du prolétaire classique, mais celui du diplômé très qualifié dont la réussite matérielle est très limitée.

Voir aussi
 

Le Chaos qui vient. Élites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique de Peter TURCHIN. Résumé de l'éditeur : 

Comment et pourquoi les systèmes politiques chutent-ils ? L'analyse à la fois historique et contemporaine du plus passionnant des chercheurs américains. Un livre essentiel pour comprendre l'instabilité du monde actuel. Les sociétés démocratiques sont aujourd'hui mises à mal, contestées et parfois réprouvées par des citoyens qui ont toujours eu le droit de vote. Elles sont jugées de plus en plus inégalitaires et génèrent toujours plus de frustrations, de colère, de ressentiment. Alors, à quel moment un système qui nous paraissait indestructible touche-t-il à sa fin ? Comment les turbulences politiques à même de conduire à une guerre civile s'expliquent-elles ? Pourquoi les dirigeants d'une société peuvent-ils subitement perdre pied ? Qu'est-ce qui, en un mot, mène à l'effondrement ? À ces questions de plus en plus saillantes et urgentes, Peter Turchin offre des analyses et des réponses proprement révolutionnaires : les données à partir desquelles il travaille retracent pas moins de 10 000 ans d'histoire et rassemblent plus de 700 sociétés, de l’Égypte ancienne à l'Amérique contemporaine, en passant par la Chine impériale et la France médiévale. Sa méthode combine le court terme de l'actualité à la profondeur de l'histoire humaine avec, quelles sont les époques, la rigueur d'un scientifique de la complexité.

Les leçons qu'il invite à tirer sont claires. Lorsque l'équilibre du pouvoir entre peuple et élites penche trop sévèrement en faveur de ces dernières, la chute s'avère imminente. Les riches s'enrichissent aux dépens de pauvres qui s'appauvrissent, et à un sommet surpeuplé répondent des masses toujours plus fiévreuses. Ainsi va la mécanique de la surproduction d'élites, premier rouage de l'effondrement social. Ouvrage essentiel pour comprendre en profondeur les temps troublés que nous vivons, Le Chaos qui vient indique également la voie vers un avenir plus stable. Par l'autopsie des crises du passé, Turchin avance un possible remède à nos maux futurs. » Le meilleur essai de l'année. » The Times 

Turchin analyse avec lucidité l'instabilité des systèmes, même les plus solides. New York Times 

« Le grand récit collectif des échecs et des réussites de l'Humanité ». The Observer 

 

États-Unis — Prime au diplôme universitaire décroît alors que le président Biden renfloue les étudiants

samedi 25 juillet 2026

Nouvelle étude remet en cause les affirmations militantes LGBT selon lesquelles les lois dites « anti-trans » provoqueraient des suicides

Le groupe militant pro-LGBT Trevor Project a publié une étude affirmant que les lois interdisant aux hommes se déclarant « transgenres » de participer aux compétitions sportives féminines entraîneraient une hausse des suicides chez les jeunes. De nouvelles recherches mettent toutefois en évidence de sérieuses failles dans cette étude.

Le Trevor Project continue de promouvoir des « recherches » prétendant établir un lien entre les lois dites « anti-trans » et les suicides chez les adolescents souffrant de confusion de genre. Mais de nouveaux travaux scientifiques remettent une fois de plus en question la validité de ces conclusions.

Le Trevor Project se présente comme la « principale organisation à but non lucratif de prévention du suicide et d’intervention en situation de crise pour les jeunes LGBTQ+ ». Sur sa page d’accueil, l’organisation réagit à la récente décision de la Cour suprême des États-Unis confirmant la légalité des lois réservant les compétitions sportives scolaires aux personnes appartenant réellement au sexe correspondant, en laissant entendre que cette décision entraînera la mort de jeunes.

« Les chercheurs du Trevor Project ont publié une étude évaluée par les pairs dans la revue Nature Human Behaviour, concluant que les lois anti-transgenres – telles que celles examinées par la Cour suprême – provoquent directement une augmentation significative des tentatives de suicide chez les jeunes transgenres et non binaires vivant dans les États concernés », affirme l'organisation. « L’étude a analysé, sur une période de cinq ans, la relation de causalité entre ces lois et le risque de suicide à partir de données recueillies auprès de plus de 61 000 jeunes transgenres et non binaires à travers les États-Unis. Après prise en compte d’autres facteurs, les chercheurs ont conclu que ces lois entraînaient une augmentation pouvant atteindre 72 % des tentatives de suicide déclarées au cours de l’année précédente. »

Cependant, The College Fix rapporte que de nouvelles recherches ont mis au jour d'importantes faiblesses méthodologiques.

« La publication originale donne l’impression de reposer sur une analyse solide portant sur des dizaines de milliers de personnes et sur quinze États ayant adopté de telles lois », explique Kathleen Kerr, directrice du département de biostatistique à l’Université de Washington et coauteure d'une étude publiée dans la même revue afin d'évaluer ces résultats. « Notre commentaire montre que la principale conclusion – à savoir des effets importants deux et trois ans après l’adoption des lois – reposait en réalité sur un seul État, l’Idaho, qui ne représentait que quelques centaines de participants dans l’ensemble des données. Or les deux lois en question de l'Idaho, l’une sur les compétitions sportives et l’autre sur les certificats de naissance, ne sont soit jamais rentrées en vigueur, soit ont été suspendues par les tribunaux peu après leur adoption. »

Kathleen Kerr ajoute que les auteurs de l’étude initiale n’ont pas pris soin de sélectionner des États témoins comparables aux États ayant adopté ces lois. En utilisant comme groupe de contrôle l’ensemble des États n’ayant adopté aucune législation de ce type, ils ont inclus des États géographiquement et culturellement très éloignés, ce qui affaiblit la pertinence des comparaisons.

Les auteurs de l’étude contestée répondent que, même si les lois de l’Idaho n’ont jamais réellement produit d’effets concrets sur un nombre important d’élèves, le débat politique suscité par leur adoption aurait pu avoir un impact psychologique. Ils avancent également que les effets de ces lois auraient pu perdurer dans la pratique, y compris après leur suspension par les tribunaux.

Selon l’auteur, un nombre croissant d’éléments suggère toutefois que c’est au contraire l’approche dite d’« affirmation de genre » qui est susceptible de causer des préjudices importants, en particulier chez des enfants et des adolescents qui ne disposent pas encore de la maturité psychologique, émotionnelle ni de l’expérience nécessaire pour mesurer les conséquences à long terme de décisions susceptibles d'entraîner des transformations physiques majeures, voire des interventions chirurgicales ou des traitements hormonaux irréversibles.

En 2024, la Cass Review, vaste évaluation indépendante commandée par le National Health Service (NHS) anglais, avait conclu que la « médecine de genre » repose sur des « bases fragiles ». Le rapport souligne que, malgré l’abondance des publications scientifiques sur le sujet, les revues systématiques de la littérature mettent en évidence la faible qualité des études disponibles. Il n’existe donc pas, selon ses auteurs, de fondement scientifique suffisamment solide pour guider les décisions cliniques ou permettre aux enfants et à leurs familles de prendre des décisions pleinement éclairées.

En avril, une étude finlandaise portant sur l’ensemble des personnes de moins de 23 ans orientées vers des services spécialisés dans les questions de genre entre 1996 et 2019 (soit 2 083 personnes) a conclu que celles ayant entrepris une « transition de genre » présentaient une morbidité psychiatrique nettement plus élevée que les groupes témoins, avant comme après leur orientation vers ces services. Les besoins en soins psychiatriques persistaient fréquemment et avaient même tendance à s’aggraver après les interventions médicales.

L’auteur évoque également les témoignages de nombreuses personnes ayant effectué une « détransition », c’est-à-dire ayant renoncé à leur transition pour revenir à leur sexe d’origine. Selon lui, ces témoignages font état de séquelles physiques et psychologiques, ainsi que de biais idéologiques et de négligences au sein d'une partie du corps médical, dont certains praticiens adopteraient une approche militante en faveur de la transition.

Enfin, l’article rappelle que certains médecins pratiquant les soins dits d’« affirmation de genre » ont eux-mêmes évoqué des motivations financières. Il cite notamment un reportage diffusé en 2022 sur la Clinique de santé transgenre du Vanderbilt University Medical Center, dans lequel le Dr Shayne Sebold Taylor déclarait que « ces chirurgies rapportent beaucoup d’argent ».

vendredi 24 juillet 2026

Études en sciences de l'éducation : des résultats souvent impossibles à vérifier

Une étude de 7 ans sur 3 900 articles en sciences sociales a révélé que seulement ~50 % d’entre eux pouvaient être reproduits.

Il y avait toutefois une variation significative entre les disciplines.

Alors que plus de 60 % des articles en sciences politiques & en économie ont été reproduits, seulement ~25 % des articles en sociologie et 0 % des articles en éducation l’ont été.

Reproductibilité en sciences sociales

Une vaste étude menée pendant sept ans et publiée dans Nature a évalué la possibilité de reproduire les résultats de près de 3 900 articles en sciences sociales. Un chiffre a particulièrement retenu l'attention : seules environ la moitié des études examinées ont pu être répliquées avec succès sur de nouvelles données. Les résultats variaient toutefois fortement selon les disciplines. Les taux de reproductibilité étaient élevés en science politique et en économie, nettement plus faibles en sociologie et, surtout, extrêmement limités en sciences de l'éducation. Ces constats, largement relayés, méritent cependant d’être lus en gardant à l'esprit la distinction essentielle entre reproductibilité et réplicabilité.

Le projet SCORE et les trois dimensions de la fiabilité scientifique


Le projet Systematizing Confidence in Open Research and Evidence (SCORE) — que l'on pourrait traduire par « Systématiser la confiance dans la recherche ouverte et les données probantes » —, financé par la DARPA et conduit par plusieurs centaines de chercheurs, a analysé des articles publiés entre 2009 et 2018 dans 62 revues scientifiques.

L'un de ses principaux apports est de distinguer trois notions souvent confondues :
  • La reproductibilité : obtenir les mêmes résultats en réexécutant les mêmes analyses sur les mêmes données.
  • La robustesse : vérifier que les conclusions résistent à des modifications raisonnables des méthodes d'analyse.
  • La réplicabilité : tester les mêmes hypothèses à partir de nouvelles données indépendantes.
Les premiers résultats ont été publiés en avril 2026 dans un numéro spécial de Nature.

Une reproductibilité limitée avant tout par le manque de données

Dans l'étude de Miske et al. (Nature, 2026 ; doi:10.1038/s41586-026-10203-5), les chercheurs ont sélectionné un échantillon stratifié de 600 articles. Seuls 24 % mettaient leurs données à la disposition du public. En conséquence, une évaluation de la reproductibilité n'a pu être menée que pour 143 articles.

Parmi ces articles, 53,6 % étaient précisément reproductibles et 73,5 % au moins approximativement reproductibles, c'est-à-dire que la nouvelle analyse aboutissait à des résultats très proches de ceux de l'étude originale, sans exiger une concordance parfaite.

Le principal enseignement est donc moins l'existence d'erreurs que l'impossibilité, dans de nombreux cas, de vérifier les résultats faute d'accès aux données et au code d'analyse.

Des écarts très marqués entre disciplines

La science politique et l'économie obtiennent les meilleurs résultats. Lorsque des tentatives de reproduction ont pu être réalisées, 66 à 72 % des études étaient précisément reproductibles (attention pas nécessairement réplicables!), et plus de 77 % étaient au moins approximativement reproductibles. Ces disciplines bénéficient depuis plusieurs années de politiques éditoriales favorisant le partage des données et des scripts d'analyse.

La situation est tout autre en sciences de l'éducation. À peine 2,9 % des articles rendent leurs données accessibles. Autrement dit, dans l'immense majorité des cas, il est impossible de vérifier les analyses publiées. Les graphiques montrant 0 % de reproductibilité ne signifient donc pas que toutes les études sont erronées, mais que presque aucune tentative de reproduction n'a pu être entreprise. Cette absence de transparence constitue, à elle seule, un résultat préoccupant : une discipline dont les travaux ne peuvent être contrôlés offre nécessairement un niveau de confiance plus faible.

La sociologie occupe une position intermédiaire, avec des taux de reproductibilité sensiblement inférieurs à ceux observés en économie et en science politique.

Réplicabilité et reproductibilité : deux résultats différents

Une autre étude issue du projet SCORE s'est intéressée non plus à la reproductibilité, mais à la réplicabilité, c'est-à-dire à la capacité d'obtenir des résultats comparables sur de nouvelles données. Son taux de succès global est d'environ 49 %. C'est ce chiffre, proche de 50 %, qui a été largement repris dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Ce qu'il faut retenir

Ces travaux ne remettent pas en cause l'ensemble des sciences sociales. Ils montrent avant tout que la transparence — mise à disposition des données, du code et de la documentation — constitue un facteur déterminant de la qualité scientifique. Lorsque ces éléments sont accessibles, les taux de reproductibilité augmentent fortement, atteignant dans certains cas près de 90 % de reproductibilité approximative.

Depuis 2018, de nombreuses revues ont renforcé leurs exigences en matière de partage des données, en particulier en économie et en science politique. Les sciences de l'éducation, en revanche, apparaissent encore très en retrait sur ce point, ce qui limite fortement la possibilité de contrôler et de consolider leurs résultats.

Le partage des données et du code est une condition nécessaire de la transparence scientifique, mais il ne garantit nullement la validité des conclusions. Une étude peut être parfaitement reproductible tout en reposant sur des données biaisées, un protocole défaillant ou des hypothèses erronées. Le test le plus exigeant demeure la réplicabilité, c'est-à-dire la capacité à retrouver les mêmes résultats sur de nouvelles données. Or, sur ce point, le projet SCORE n'observe qu'un taux de succès d'environ 49 %. La transparence facilite donc le contrôle scientifique ; elle ne saurait s'y substituer.

Voir aussi

Une nouvelle étude nous apprend par ailleurs, la même semaine, qu’il n’y aurait aucun lien entre la dépression et la sérotonine. Cette découverte remet en cause l’efficacité de nombreux antidépresseurs.

Comment la science se trompe.... Dans The Economist du 26 octobre, un dossier sur l’évolution du système mondial de recherche scientifique : « How science goes wrong ». On y apprend notamment qu’un nombre important et croissant de publications souffrent de biais statistiques ou défauts méthodologiques qui devraient inciter à la prudence sur les conclusions, quand il ne s’agit pas d’erreurs pures et simples. 

« Des coraux plus résistants à la chaleur » ou des études précédentes peu fiables et alarmistes ?  La menace stéréotypée n’expliquerait pas la différence de résultats entre les sexes en mathématiques (suite) 

Mythe : le traitement de l’« hystérie » féminine à l’époque victorienne 

Recherche — Failles dans le mécanisme de relecture par des pairs

Comment publier un article scientifique en 2020 

Reproduction d’études marketing — Jusqu’à présent (2022), seules 3 tentatives de réplication sur 34 (8,8 %) en marketing ont réussi sans ambiguïté.

Canulars embarrassants : revues « savantes » dupées par de fausses études adoptant des mots clés à la mode

Association mondiale pour la santé des personnes transgenres « coupable » d’une « fraude scientifique majeure et inqualifiable »

Les études de McKinsey sur la relation entre la diversité et la performance des entreprises ne sont pas reproductibles

La plaque commémorant la première Britannique noire a été retirée parce qu’elle « venait de Chypre »

« Racisme systémique » — Professeur congédié après des soupçons de falsification de données dans de nombreuses études

Le président de l’université de Stanford a été démasqué pour falsification de données. Les preuves sont choquantes et il est déprimant de voir que Marc Tessier-Lavigne, ancien éminent neuroscientifique, n’ait pas été sanctionné comme il se doit pour sa faute professionnelle. (Voir les articles qui ont dévoilé ces scandales 1re partie, 2nde partie). 

Médecins admettent le lien entre hormonothérapie transgenre et le cancer dans des courriels fuités

La langue des thèses universitaires devient de plus en plus impénétrable (surtout dans les sciences humaines et sociales)

Selon une étude universitaire, une bonne partie des études universitaires ne seraient pas fiables…

 
 
 

jeudi 23 juillet 2026

Les plus grandes facultés formant des médecins américains se trouvent dans les Antilles

Des navettes gratuites relient l’université Saint George (SGU) à la plage de sable blanc de Grand Anse, la plus belle de la Grenade. Des étudiants américains en maillot de bain se pressent au bar en bord de mer. Ce rituel d’après-examens suscite l’envie de leurs camarades restés aux États-Unis, explique Daniel Nathan, originaire de Virginie. Il avait essuyé plusieurs refus de la part de diverses facultés de médecine américaines avant d’être admis à la SGU, et n’avait pas envie d’attendre un an pour retenter sa chance. « La Grenade, c'est plutôt sympa », dit-il.

L'université Saint George à la Grenade

M. Nathan n'est pas un cas isolé. Soixante-dix pour cent des étudiants de la SGU sont américains. L'effectif est important, avec plus de 1 000 étudiants par an, alors qu'une faculté de médecine américaine admet en moyenne 200 étudiants. Les frais de scolarité y sont plus élevés qu'à Harvard. Malgré cela, un nombre croissant de candidats au métier de médecin optent pour une formation sur l'île. En 2010, les Américains représentaient 48 % des diplômés des facultés de médecine des Caraïbes. En 2022, cette part était passée à 67 %. La SGU fournit plus de médecins aux États-Unis que n’importe quelle autre faculté au monde, y compris les facultés américaines. « Le système traditionnel ne forme tout simplement pas assez de médecins pour le système de santé américain », explique Scott Liles, directeur de la faculté de médecine de l’université Ross à la Barbade, où 98 % des étudiants sont américains ou canadiens. Ross est le deuxième plus grand fournisseur de médecins aux États-Unis.

L’engouement est réciproque : la SGU contribue pour une part importante au PIB de la Grenade et est le plus grand employeur privé. Ses dons caritatifs lui valent la sympathie de la population locale. « Tout dépend de St George’s », déclare Lincus Baptiste, un vendeur de plats à emporter qui travaille sur le campus depuis 11 ans.

Malheureusement, la notoriété de Ross et de la SGU masque l’existence d’acteurs moins scrupuleux. L’attrait de la possibilité d’exercer la médecine aux États-Unis constitue une incitation puissante. On recense environ 100 facultés de médecine dans les Antilles. De l’autre côté de la Barbade, face à Ross, se trouve le Queen’s University College of Medicine. Le soir où l'hebdomadaire britannique The Economist s’est rendu sur place – une maison quelconque au sommet d’une colline –, il n’y avait personne. Des fils de discussion sur Reddit, un forum de discussion, font état de formations exclusivement en ligne et de promesses non tenues concernant l’obtention de diplômes reconnus. Le site web de Queen’s indique que l’établissement figure dans le World Directory of Medical Schools, mais cette inscription n’implique pas pour autant une accréditation. 

Le parcours menant des Antilles au statut de médecin agréé aux États-Unis est complexe. Avant de postuler à un internat, un diplômé doit faire reconnaître ses qualifications auprès de l’Educational Commission for Foreign Medical Graduates, une ONG américaine. Celle-ci ne certifie que les diplômés d’écoles elles-mêmes accréditées par un organisme agréé par un comité du ministère américain de l’Éducation, ou son équivalent international.

Mais ces organismes peuvent opérer depuis n’importe où dans le monde. « Ça nous laisse un peu perplexes de voir une île des Caraïbes, qui fait partie du Royaume des Pays-Bas, obtenir son accréditation médicale du Kirghizistan », explique Rosalie Hancock, du Bellevue College dans l’État de Washington, co-auteure d’un rapport sur les facultés de médecine antillaises. « On ne voit pas vraiment cela dans aucun autre domaine de l’enseignement. »
Cette complexité peut rendre difficile l’identification des opérateurs illégitimes. Certains étudiants se retrouvent criblés de dettes sans pour autant se rapprocher de leur objectif de devenir médecin. Rashed, 32 ans, originaire de Trinidad, a pleuré de joie lorsqu’il a été admis à l’All Saints University College of Medicine de Saint-Vincent. Il avait été refusé par près de 50 autres facultés de médecine. Mais l’établissement, qui a par la suite changé de nom pour devenir la Richmond Gabriel University, a soudainement transféré tous ses cours en ligne et annoncé aux étudiants l’ouverture d’un nouveau campus à Curaçao. Ce campus n’a jamais vu le jour. En avril, l’un des fondateurs a comparu devant un tribunal de Chicago pour répondre d’accusations fédérales de fraude et de détournement de fonds liées à l’hôpital Loretto de la ville.

Rashed se dit « complètement fauché ». Il a réussi à s’inscrire dans une autre faculté de médecine agréée. Ses camarades de la SGU et de Ross constituent un pilier du système médical américain. L’attrait d’une carrière dans la médecine aux États-Unis risque fort de plonger d’autres personnes comme lui dans des difficultés.

Source : The Economist

24 juillet 1967, le Gal de Gaulle remonte la Chemin du Roy et prononce « Vive le Québec libre ! »

Il y a 50 ans aujourd’hui, lundi le 24 juillet 1967 décrété jour férié, le Président de la République française, le général Charles de Gaulle parcourrait le « Chemin du Roy » de Québec à Montréal en compagnie du Premier Ministre Daniel Johnson, père, et d’un long cortège. À 19 h 42, le président français apparaît au balcon de l’hôtel de ville de Montréal devant 15.000 Québécois. C'est là qu'il prononcera son célèbre « Vive le Québec libre ! »

Le général de Gaulle à Trois-Rivières le 24 juillet 1967

Extraits de l’article de Christian Rioux à cette occasion dans le Devoir :

C’était il y a 50 ans à peine. Le 23 juillet 1967, le général de Gaulle débarquait à l’Anse-au-Foulon pour une visite de trois jours qui allait changer la face du Québec. Entre Paris et Montréal, Le Devoir retrace la genèse de ce moment aujourd’hui inscrit dans tous les livres d’histoire. Premier article d’une série de trois.

Ce matin-là, Jean-Paul Bled était à Saint-Malo. On n’imagine pas un lieu plus symbolique pour apprendre que, la veille, le général de Gaulle a provoqué tout un branle-bas de combat diplomatique en lançant « Vive le Québec libre ! » du haut du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, le 24 juillet 1967. « En plus, c’était le jour de mon mariage ! dit l’historien. Le moment resta gravé à jamais dans ma mémoire. »

Mais au fond, dit-il, ce geste n’avait rien de si étonnant. Il était dans le prolongement direct de ce qu’avait été le général de Gaulle depuis qu’il avait pris la direction de Londres et lancé l’appel du 18 juin 1940, devenant ainsi le symbole vivant de la Résistance française.

[...]

L’homme qui débarque au Québec en 1967 pour payer la dette de Louis XV n’est pas seulement le libérateur de la France. Il n’est pas seulement le président revenu au pouvoir en 1958 pour sortir le pays de la guerre d’Algérie. À cette date, il est devenu un véritable symbole de la lutte anticoloniale.




[...]


À partir de 1958, les événements vont se précipiter. Avant même la fin de la guerre d’Algérie, la France se dote de l’arme nucléaire, ce qui assure son indépendance militaire des États-Unis. En 1964, elle reconnaît la Chine populaire. La même année, de Gaulle enfreint la doctrine Monroe qui veut que, du nord au sud, l’Amérique demeure une chasse gardée des États-Unis. Le général fait un voyage triomphal en Amérique latine, où il est reçu et acclamé en « Libertador ». Un an seulement avant de fouler le sol québécois, la France se retire du commandement intégré de l’OTAN sans pour autant condamner l’alliance atlantique. Mais ce que de Gaulle rejette, c’est la domination militaire américaine. La même année, il prononce son célèbre discours de Phnom Penh contre la guerre du Vietnam. Un mois avant d’arriver à Québec, il condamne l’attaque israélienne en Palestine. Toujours au nom de l’autodétermination des peuples.




[...]


Car, chez les De Gaulle, on n’a pas oublié cette époque. Fils d’un professeur d’histoire, de Gaulle baigne depuis toujours dans l’histoire de son pays. « C’est quelqu’un qui assume toute l’histoire de France, celle de la monarchie comme celle de la Révolution », dit le professeur d’histoire Gaël Nofri, aujourd’hui conseiller municipal de la Ville de Nice. La preuve : en 1913, lorsqu’à 23 ans il prononce une conférence sur le patriotisme devant le 33e régiment d’infanterie, il l’illustre par les exemples de Jeanne d’Arc, Du Guesclin et… Montcalm ! La fin du XIXe siècle a d’ailleurs été marquée par la publication de nombreux ouvrages sur le malheureux combattant des plaines d’Abraham.

On sait par le témoignage de son fils, Philippe, que de Gaulle avait lu Maria Chapdelaine, le roman fétiche de Louis Hémon paru en 1921 qui raconte l’histoire malheureuse de ce peuple poussé à l’exil après avoir été abandonné par la France. Nofri est convaincu que la vision qu’a de Gaulle du Canada est marquée par l’œuvre de l’historien Jacques Bainville. Ce catholique monarchiste, mais qui n’était guère nationaliste, déplore que, « malgré une glorieuse résistance », la France n’ait plus manifesté d’intérêt pour le Canada après la Conquête. Avant de partir, le général confie d’ailleurs à son ministre Alain Peyrefitte que son voyage « est la dernière occasion de réparer la lâcheté de la France ».

« C’est cette dette que veut payer de Gaulle, dit Nofri. Pour lui, c’est la France qui a fondé le Canada. C’est pourquoi d’ailleurs il ne saurait être question d’aller fêter le centenaire de la Confédération. Dans sa vision, les Québécois sont une branche de l’arbre français. C’est pourquoi il parle toujours des Français du Canada. Il n’y a là aucune volonté hégémonique. Seulement une vision de la France comme une civilisation qui s’inscrit dans le temps long de l’Histoire. Comme quelque chose qui a existé, qui existe et qui a vocation à exister. »

Un combat culturel

De Gaulle ne cache pas que son combat contre l’hégémonie américaine est aussi un combat culturel contre l’hégémonie anglo-saxonne. C’est le message qu’il a livré à Phnom Penh et à Mexico, dit Nofri. « Au Québec, il cible évidemment les Anglo-Saxons. Pour lui, c’est un combat de civilisation. Il perçoit déjà le danger de cette hégémonie anglo-américaine et la menace qu’elle fait peser sur la culture et la langue. Et donc sur les libertés ! »

Car la liberté pour De Gaulle, précise l’historien, n’est pas celle des existentialistes ou de l’épanouissement personnel. « C’est la liberté des Classiques. Celle qui est donnée à chacun pour remplir son devoir. Celui de donner sens à ce qu’il a été, à ce qu’il est et ce qu’il devrait être. C’est un combat pour la civilisation. »

Pour Gaël Nofri, le message que livre de Gaulle à Montréal, à Mexico et à Phnom Penh demeure éminemment moderne et actuel. « Certes, le monde a beaucoup changé depuis, dit-il. Mais ce qu’il dit de la nation et des rapports entre les nations est d’une extrême modernité à l’époque de la lutte contre la mondialisation. »




Recension du roman La Traversée du Colbert par Mario Girard :

Quatre mots. C’est tout ce qu’il a fallu pour créer l’une des plus grandes commotions de l’histoire moderne du Québec. Ces quatre mots ont secoué, ont nourri le rêve, ont ravivé l’espoir. Mais ils ont aussi divisé, déçu et mis à mal le sacrosaint jeu diplomatique.

Quand, le 24 juillet 1967, à 19 h 42, le président français Charles de Gaulle apparaît sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal, la foule présente d’environ 15 000 personnes est en liesse. Toute la journée, de Québec jusqu’à la métropole, le général a reçu un accueil digne de la Libération (ce sont ses mots) tout au long de son parcours sur le chemin du Roy.

Quand, quelques minutes plus tard, il couronne son discours par le mythique et retentissant « Vive le Québec libre », la même foule ne se contrôle plus. Elle exulte de joie, de fierté. Elle attendait ses paroles, elle les espérait. Elle les a eues.

Autour du général, c’est la consternation. On croit halluciner. Du côté français, déjà on pense à la manière de limiter les dégâts. Dans le clan des fédéralistes, on encaisse durement le coup. Chez les nationalistes, l’émotion étreint tout.

Depuis maintenant 50 ans, on ne cesse d’analyser la nature et la portée de ces quatre mots. Ont-ils été improvisés, comme certains continuent de le croire ? Pour mon collègue André Duchesne, auteur de l’essai La traversée du Colbert, il ne fait aucun doute que de Gaulle savait exactement ce qu’il faisait et que tout dans ce discours avait été prémédité.

Le vieux général n’avait-il pas dit à son entourage, juste avant son départ, que, s’il venait au Québec, il allait faire des « vagues » ?

Et n’avait-il pas confié à son chef d’état-major, Jean Philippon, lors de sa traversée, qu’une fois rendu au Québec, il ferait un grand coup d’éclat ?

« Oui, je suis maintenant persuadé qu’il avait cela en tête avant son départ, dit André Duchesne. Et je crois que malgré la tempête que cela a causée, il n’a jamais regretté son geste. Son entourage, par contre, a dû faire des prouesses pour rattraper tout cela. »

Une traversée dans l’histoire

André Duchesne a décidé de faire graviter le récit de son livre, auquel il a travaillé pendant plus de trois ans, autour du navire Le Colbert, ce croiseur antiaérien de 11 300 tonnes qui amena de Gaulle et son épouse, Yvonne, en « Nouvelle-France ». « Cette traversée de l’Atlantique est aussi une traversée dans l’histoire, dit l’auteur. Et cette traversée représente la montée en puissance de toute une organisation. »

Le Colbert est en effet le symbole de ce périple. Le choix d’une arrivée par bateau, plutôt que par avion, témoigne de la ténacité du général de Gaulle à ne pas vouloir se plier aux volontés d’Ottawa. De Paris, le président français avait compris l’incroyable bras de fer que se livraient Québec et Ottawa afin de s’emparer du contrôle de sa visite dans le cadre d’Expo 67.

Si de Gaulle était venu par avion, il aurait dû d’abord atterrir à Ottawa, ce dont il n’avait pas du tout envie. La proposition du bateau l’a donc séduit. De plus, elle lui permettait de faire un arrêt, le premier d’un président de la République, dans l’archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon.

« Je savais qu’il y avait une terrible guerre entre les deux capitales, mais pas à ce point », ajoute André Duchesne. C’est en prenant connaissance des résumés des réunions que Lester B. Pearson a eues à deux reprises avec son cabinet dans les heures qui ont suivi la fracassante déclaration du général de Gaulle que l’auteur a saisi l’ampleur de ce gâchis diplomatique.

Mais revenons à l’arrivée du président français à Québec. Ottawa s’arrangea pour déléguer le gouverneur général Roland Michener afin d’accueillir le général de Gaulle. Ce dernier fut de glace avec cet hôte symbolisant la conquête des Anglais et a été au contraire très chaleureux avec le Premier ministre québécois Daniel Johnson, avec qui il a passé le plus clair de son voyage. Il fera notamment avec lui la fameuse balade sur le chemin du Roy, car de Gaulle avait fait part à ses conseillers de son envie de « voir des gens ».

Un véritable roman à sensation

L’essai d’André Duchesne, qui se lit comme un véritable suspense, fourmille de détails et d’anecdotes savoureuses. Cela nous permet de voir à quel point un grand stress régnait sur l’organisation de cette visite. On y apprend que la première voiture qui fut soumise aux organisateurs était une Cadillac bleu poudre dotée d’un intérieur blanc.

Devant ce véhicule jugé « quétaine » pour un chef d’État, on opta pour une Lincoln noire que Jean O’Keefe, un logisticien dans l’entourage de Daniel Johnson, surnommé Monsieur Urgence, dénicha à Oakville. Cela fait écrire à André Duchesne : « Donc, le président de la France, en voyage au Québec, se déplacera dans une voiture américaine dénichée en Ontario. C’est ça, le Canada. »

Pour tous les organisateurs, cette visite revêtait une importance grandiose. « Au fil de mes recherches, j’ai compris l’importance du rôle de la Société Saint-Jean-Baptiste dans cette opération », explique André Duchesne.

C’est en effet cette organisation qui s’est assurée que, partout sur le passage de Charles de Gaulle, de Donnacona à Montréal, en passant par Trois-Rivières, des Québécois puissent exprimer leur admiration au général et à la France en agitant des drapeaux québécois et français.

Le fameux micro

Quant à savoir si le fameux discours du président français sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal avait été prévu ou pas, un flou continue de persister. Un micro avait été installé, en tous les cas. Dans l’après-midi, Jean Drapeau, voyant aux derniers détails, avait demandé qu’on le retire, précisant que de Gaulle allait parler aux dignitaires sur la terrasse arrière de l’hôtel de ville, mais pas à la foule.

Le responsable se contenta de le débrancher tout simplement. Si bien que, lorsque le général monta sur le balcon et vit le micro, il demanda de s’en servir. Un technicien de Radio-Canada, également organisateur politique du député libéral Jean-Paul Lefebvre, qui était sur place, s’empressa de s’acquitter de cette tâche.

« Il n’y avait pas seulement un micro, il y avait des enceintes acoustiques, explique André Duchesne. Que faisaient-elles là ? Il est très difficile de faire le tri dans les notes provenant de la Ville de Montréal, du gouvernement du Québec et de celui de la France. Certaines font allusion à une allocution et d’autres pas. »

Quoi qu’il en soit, de Gaulle avait un but précis en venant ici. Nous n’avons qu’à écouter le discours qu’il a fait à Québec, au Château Frontenac, lors de son arrivée, et celui qu’il a prononcé lors du déjeuner à l’hôtel de ville de Montréal, le jour de son départ. Il voit dans le Québec un peuple qui doit devenir « maître de lui » et aller « au fond des choses ». Et il passe ce message clairement.

Comme on le sait, la visite de Charles de Gaulle s’est terminée plus tôt que prévu, car Ottawa a pris la décision de ne pas l’accueillir comme cela devait se faire. Le président est donc reparti le 26 juillet à bord d’un avion.

Sur le tarmac, pendant qu’une fanfare jouait Vive la Canadienne, un conseiller du Quai d’Orsay glissa à l’oreille du président : « Mon général, vous avez payé la dette de Louis XV. »

Quant au Colbert, il s’engagea dans le Saint-Laurent le 30 juillet pour regagner la mer et retourner à Brest avec son équipage. Après avoir été transformé en musée maritime à Bordeaux pendant une quinzaine d’années à partir du milieu des années 90, il a été remorqué au cimetière des navires de Landévennec.

Le Colbert vit actuellement ses derniers jours. Il repose à Bassens en attendant d’être découpé en morceaux (si j’étais le Musée de la civilisation ou celui de Pointe-à-Callière, je m’empresserais de faire une demande à la France afin d’obtenir un fragment de ce bateau).

Le Colbert n’a pas eu la même chance que ce discours, celle de passer à la postérité. Mais il a eu le privilège de transporter le rêve qui était également du voyage.


La traversée du Colbert
par André Duchesne,
paru chez Boréal,
en juin 2017,
320 pages
ISBN Papier 9782764624807
ISBN PDF 9782764634806

Extrait en ligne